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Entretien Paul Koek / Peter Verhelst

La Monnaie - Entretien Paul Koek / Peter Verhelst

Dans King Arthur, Henry Purcell laisse le monde se congeler, l’humanité s’égarer et chanter le nationalisme avec exaltation. Cent ans après le début de la Première Guerre mondiale, le metteur en scène Paul Koek et le librettiste Peter Verhelst inscrivent la musique de Purcell dans un contexte contemporain. Une femme aveugle erre dans un champ de bataille, à la recherche de son bienaimé. Elle est accompagnée d’une femme qui lui décrit ce qu’elle ne peut voir, tandis qu’Arthur, le petit garçon de cette dernière, rêve de faire la guerre. La musique et les mélodies de Purcell réagissent à cette situation en lui conférant une profondeur émotionnelle: une lueur de beauté illumine les ténèbres.

Après Medea et Moby Dick, ceci est la troisième collaboration entre le metteur en scène de théâtre musical néerlandais Paul Koek et l’auteur belge Peter Verhelst.

Paul Koek:. Peter Verhelst est entré dans la partie avec l’arrivée du dramaturge Paul Slangen à la Veenfabriek. Certes, je connaissais déjà Peter à l’époque du Hollandia, mais je n’avais encore jamais travaillé avec lui. Pendant ses années au NTGent, Paul avait noué des liens avec Peter et il était convaincu que notre association serait la bonne. Peter Verhelst est un écrivain qui m’apporte beaucoup. Dans ses textes, pratiquement chaque phrase évoque une image, et cela fonctionne très bien quand c’est exprimé sur scène. Il convient donc de les rendre aussi belles que possible. Ce qui me permet d’avoir une approche réellement musicale: même si je le voulais, il me serait impossible d’en rester à une simple illustration du texte par la musique. Peter enchaîne trop vite pour ça, tant au niveau des images que de la perspective. Et c’est là que réside la difficulté: Peter suit vraiment sa propre voie. La seule façon de le gérer est de lui faire confiance. En général, je me contente d’une ou deux discussions, pour laisser ensuite à Peter le soin de produire un texte en concertation avec mon dramaturge. Je trouve que c’est une excellente façon de travailler. Ne pas trop réfléchir à la forme que ça doit prendre, mais se confronter à ce qu’un autre a imaginé et développé. Cela me donne la latitude de le traiter ensuite avec une grande liberté. Ce que Peter approuve complètement, je crois.

Peter Verhelst: Absolument. Je sais que ma manière d’écrire peut rendre la vie difficile à Paul et à ses acteurs. Mes textes sont des constructions où tout s’imbrique. Retrouver son chemin dans ce matériau n’est pas simple. Mais à chaque fois, Paul Koek s’en sort à merveille, grâce à quoi Paul Slangen et ses acteurs et musiciens peuvent faire ce qu’ils veulent. En même temps, son approche musicale est une clé idéale. L’application de principes musicaux tels que le rythme et la mélodie est une technique qui confère un maximum de grandeur et de clarté à tout cet univers qui se cache dans mes textes. Du coup, l’accent va moins porter sur le personnage que sur ce qu’il représente. Pour en venir au contenu, j’aime beaucoup travailler avec Paul Slangen. Nous discutons ensemble des différents angles d’attaque possibles du matériau – la dimension philosophique, historique et politique. Ensuite j’écris des fragments isolés que nous intégrons dans une structure. Je suis un auteur de théâtre atypique: je ne crois pas tellement aux dialogues, mais plutôt aux monologues. Je crois au langage. Pour créer une situation, ou un rapport entre les personnages sur scène, je m’en remets largement au dramaturge. Je peux alors me concentrer sur ce qui agite les personnages en leur for intérieur, ce qui les émeut et ce qu’ils apprennent du monde, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de leur corps. Pour moi, le théâtre est moins le lieu où il faut raconter une histoire que le lieu où une expérience humaine peut être partagée et comprise; une autre raison pour laquelle j’aime travailler avec Paul Koek. La musique offre la possibilité de transformer directement l’expérience vécue en métaphore. Car le mystère de l’homme est et reste que, le plus souvent, il fait face à l’autre, alors qu’à travers le langage, il pourrait partager des expériences avec cet autre. Dans ce sens, j’essaie de faire avec le langage la même chose que Paul fait avec les sons: me glisser dans la peau des gens et les amener à se découvrir eux-mêmes par le truchement de l’autre, celui qui est mis en scène.

Le Baroque Orchestra B’Rock est né du désir de renouveler et rajeunir le monde de la musique ancienne.

PK: Oui, et la musique du King Arthur de Purcell s’y prête parfaitement. Au début, je pensais qu’il faudrait y ajouter un autre type de matériau musical afin d’inclure davantage de lamentos dans le spectacle. Mais, avec le chef d’orchestre George Petrou, nous sommes arrivés à la conclusion que la musique composée par Purcell est si riche que King Arthur offre largement assez de possibilités de variations pour toucher les gens au plus profond d’euxmêmes. À mes yeux, B’Rock est l’ensemble idéal pour relever ce défi, parce qu’il est né du désir de renouveler et rajeunir le monde de la musique ancienne. Ce sont des musiciens exceptionnels, ambitieux et suffisamment sûrs d’eux pour avoir l’audace d’improviser au sein des limites de la musique baroque. Depuis leur création en 2005, ils ont largement prouvé leur excellence. Et pendant la saison 2011-2012, ils ont déjà été impliqués dans une production de la Monnaie: celle d’Orlando, sous la direction musicale de René Jacobs. Une collaboration qui leur a valu beaucoup d’éloges. Le fait de partir de l’individuel – ce que Peter sait faire mieux que nul autre – a été une bénédiction pour moi dans le cas d’ Arthur. Guy Coolen, de Transparant, m’avait demandé de créer une pièce de théâtre musical à propos de la Première Guerre mondiale, avec King Arthur comme point de départ. Mais je n’étais pas très emballé par l’idée de me retrouver dans les tranchées. Non pas par manque d’intérêt, mais parce que je suis convaincu que je ne pourrai jamais réellement comprendre ce que ces millions d’hommes ont dû endurer. Et, de toute façon: l’idée que tous ces hommes auraient vécu la même tragédie de manière identique me semble par trop invraisemblable. Sans s’en rendre compte, on réduit chaque victime à cet individu anonyme qui a été envoyé à la mort il y a 100 ans de cela. Il nous fallait donc trouver un moyen pour rendre cela plus personnel et compréhensible; parvenir à ériger quelqu’un qui n’est plus de ce monde en symbole de ces millions d’hommes qui y ont laissé leur vie. Paradoxalement, cela m’a ramené au livret de King Arthur, où Emmeline aveugle erre dans un paysage qui lui est devenu étranger. Une image dramatique. Lorsque j’ai appris par la suite que 53 nationalités différentes, des hommes originaires de toutes les colonies, ont combattu autour d’Ypres, tout s’est mis en place. Nous pouvons seulement appréhender l’inconcevable de la guerre à partir de l’incrédulité qui nous saisit quand nous sommes confrontés aux résultats. En faisant errer, à la fin de la guerre, cette Africaine aveugle sur le champ de bataille, à la recherche de la dépouille de son mari tombé au combat, en compagnie d’une femme de la région et de son enfant, nous parvenons à évoquer l’ampleur du désastre en l’abordant par le biais du chagrin personnel de deux survivantes.

PV: Quelque chose de totalement différent, mais il s’agit bien de cela: quand j’étais petit garçon, j’ai vu les images d’une famine au Sahel et ça m’a fait l’effet d’une bombe; j’ai pris conscience que chacun, où qu’il soit dans le monde, sent la terre se dérober sous ses pieds quand il ou elle perd un être cher… même en Afrique, où les gens sont confrontés à la mort quotidiennement. C’est peut-être idiot, mais cette idée terrible, celle que chaque personne qui aimait un de ces hommes disparus (… combien étaient-ils encore, cinq cent mille en Flandre rien que pendant la Première Guerre mondiale ?) était accablée de chagrin à cause de ces morts… c’est une vérité avec laquelle il est difficile de vivre. C’est surtout cela qui m’intéresse dans Arthur: ce chagrin immense. Ce chagrin après la perte. Ce vide qui ne se refermera jamais complètement. Cette épouvantable petite guerre, qui n’a rien, mais vraiment rien à voir avec les armées, les généraux ou le nationalisme. Cette dimension universselle du petit homme. Rien d’héroïque donc, mais le contraire de l’héroïsme: les pleurs déchirants de tous ceux qui ont perdu quelqu’un pendant la Première Guerre mondiale. Et, contrastant avec cela: cette nature qui revit malgré tout, même si c’est avec des blessures – collines créées par l’impact d’une bombe, bombes encore enfouies dans le sol; il n’empêche que les fleurs et les arbres poussent toujours et que les oiseaux sont revenus. Une consolation.

Propos recueillis par Paul Slangen

article - 21.2.2014

 

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