La Monnaie ¦ De Munt

Entretien Michael Haneke

La Monnaie - Entretien Michael Haneke

Comment devient-on à la fois victime et bourreau dans une relation amoureuse ? Quels stratagèmes un homme et une femme développent-ils pour défier la peur de l’infidélité ? Quelle nécessité existentielle nourrit le besoin de séduire ? Michael Haneke, l’un des cinéastes les plus singuliers de notre temps, dont le dernier film Amour a remporté la Palme d’or au Festival de Cannes, met en scène le fruit de la dernière collaboration entre Mozart et son librettiste Lorenzo Da Ponte. Dans sa lecture, « l’école des amants » promet des enseignements amers… Ce Così fan tutte est l’événement du printemps.

Que trouvez-vous dans l’opéra que le cinéma ne peut vous apporter ?

La musique. Elle crée une richesse expressive au-delà des mots. C’est cela qui est merveilleux à l’opéra et qui fait la différence avec le cinéma et le théâtre.

Votre amour pour Mozart est-il récent ?

Non. Mais dans ma jeunesse, j’étais davantage fasciné par Beethoven.

Auriez-vous aimé devenir musicien ?

Oui, là-haut, si j’avais pu choisir mes talents, j’aurais opté pour la musique. Mais je ne me plains pas qu’il en ait été autrement. Les chefs d’orchestre, par exemple, ont une vie merveilleuse. À 90 ans, ils peuvent encore diriger ; nous, les réalisateurs, nous pouvons faire une croix dessus. Du moins quand on n’a pas la constitution d’un Manoel de Oliveira.

Il y a six ans, vous avez mis en scène Don Giovanni à Paris. Pourquoi un autre Mozart ?

La musique de Mozart est un baume pour le coeur, et les trois opéras de Da Ponte sont réalistes. Ce sont donc ceux qui se rapprochent le plus de mon style de mise en scène. Je ne pourrais pas mettre en scène Aida. Quand on veut en proposer une approche scénique réaliste, ça devient stupide.

Mais en quoi Così fan tutte est-il réaliste ? À plus forte raison, si vous le comparez à Don Giovanni.

Vous avez raison. Don Giovanni est un véritable thriller. Ça commence par du sex and crime, et cela continue dans la même veine jusqu’à la spectaculaire épreuve de force finale. Così fan tutte est très différent. Il y est question de deux couples, ou plutôt trois, qui s’ennuient…

… et du pari sur le fait que les soeurs Fiordiligi et Dorabella ne sont pas du tout dévouées fidèlement à leurs fiancés…

Et ce pari, il s’agit avant tout de le rendre crédible. C’est difficile, car l’histoire est tirée par les cheveux. Il faut donc faire preuve d’imagination afin que le spectateur y croie. Au niveau du texte, Così fan tutte est peut-être le plus faible des opéras de Da Ponte, et ce que ces messieurs-dames débitent est parfois relativement sans intérêt. Mais d’un point de vue musical, c’est probablement le plus bel opéra de Mozart.

Aviez-vous d’emblée en tête un concept de mise en scène qui n’avait encore jamais été proposé ?

Je ne me sens pas du tout obligé de proposer quelque chose qui n’aurait encore jamais été vu sur scène. Mais bien sûr, on essaie toujours d’aborder les choses à sa manière.

Et quel est votre concept pour cette mise en scène ?

Il est hors de question que je vous le révèle déjà maintenant. Soyez patient.

Pourriez-vous alors au moins nous révéler comment vous vous êtes préparé pour cet opéra ?

Je me le suis approprié mesure par mesure à l’aide de la partition pour piano. Et bien sûr, j’ai regardé tous les enregistrements vidéo existants. Et ils sont nombreux ! J’ai ainsi pu remarquer tout ce qu’on peut faire comme erreur. Après cela, j’ai su quelles erreurs éviter. Pour en faire d’autres probablement.

Avez-vous des modèles ?

Les mises en scène que Peter Sellars a réalisées de Mozart me plaisent. La manière dont il parvient à faire des chanteurs de bons acteurs est admirable. J’essaie aussi de faire cela – de découvrir l’acteur qui se cache dans chaque chanteur. Pensez un instant à tout ce que l’on exige des chanteurs : ils doivent être doués pour la musique, avoir une voix sensationnelle et une belle présence sur scène, et ils devraient en plus de tout cela être de bons acteurs. C’est beaucoup, vous ne trouvez pas ?

Suivant quels critères avez-vous choisi les chanteurs ?

Ce sont simplement des jeunes gens, des chanteurs que je ne connaissais pas, à l’exception de William Shimell qui interprétera Don Alfonso et qui apparaît dans mon film Amour, que j’ai choisis pour leurs qualités d’acteurs.

Je me suis demandé quels éléments de Così fan tutte entraient en résonnance avec l’univers de Haneke. Est-ce la froideur de Don Alfonso et Despina ? Le pouvoir de séduction ?

Je crois que nous sommes tous susceptibles de succomber à la séduction. Il est toujours facile de dire : « Je ne ferai jamais cela. Je ne serai jamais infidèle. » La mission d’une mise en scène est de permettre au spectateur de penser qu’il agirait comme les personnages s’il était confronté à la même situation qu’eux – que lui aussi pourrait être séduit. Chez Da Ponte, on a affaire à une démonstration très linéaire. J’essaie de trouver des voies qui ne suivent pas un tracé tout à fait linéaire et qui rendent l’intrigue plus plausible pour le spectateur.

Qu’est-ce qui vous intéresse en particulier ? La tension entre fidélité et désir ?

Que signifie le mot tension ? Et les deux termes de celle-ci ne sont tout de même que des conventions de langage ! Il y a la convention qui consiste à dire que la fidélité est la seule véritable preuve d’amour. Et il y a la convention de l’amour fou, qui célèbre l’impuissante victime de la flèche de Cupidon. Nous utilisons l’une ou l’autre de ces deux conventions selon la situation du moment. Et il en découle les conflits que nous connaissons. Così montre que les besoins des personnages ne sont pas synchronisés. Comme dans la vie réelle. Sinon tout serait simple dans le monde de nos relations amoureuses.

L’amour est une décision alors ?

L’amour est toujours une décision. Mais quand on est jeune, on en a une peur bleue. On prend sans cesse des décisions, mais jamais de manière définitive. On pourrait trouver mieux.

Voulez-vous prouver que l’amour absolu n’existe pas ?

Je ne veux absolument rien prouver.

Don Alfonso incarne-t-il chez vous une figure de Méphisto ? Le pari est destiné à confirmer une vision du monde, et Don Alfonso veut juste avoir raison.

Un Méphisto ? Pas vraiment. Ce qui m’intéresse chez Alfonso, c’est la raison qui le pousse à agir comme il le fait. Il n’est pas seulement le maître du jeu, celui qui tire les ficelles. Je veux découvrir ses propres mobiles. Chaque être humain a ses raisons. Don Alfonso aussi.

Don Alfonso régit et arrange tout. Voulez-vous montrer au public que l’amour est le dernier phénomène naturel dans un monde régulé ?

Pas seulement l’amour. Nous n’avons pas non plus de maîtrise sur la maladie et la mort, ni sur tout ce qui est lié à notre corps. Nous aimerions que tout soit « en ordre » de ce côté-là. Mais la vie n’est pas ainsi faite.

Les personnages de Mozart semblent être relativement dépassés par le « phénomène naturel » de leur désir.

Oui, ils sont dépassés, ils se dépassent aussi et se mettent à l’épreuve l’un l’autre. Ils se fourvoient et ne savent plus où donner de la tête. Ils veulent sauver leur image, et pour ce faire, ils s’éloignent toujours plus d’eux-mêmes. Cela a beaucoup à voir avec l’affirmation de soi et la peur.

Certains disent que l’on entend déjà l’écho de la Révolution française dans Così fan tutte.

Possible. Je ne l’entends pas.

Pendant longtemps, Così fan tutte représentait un scandale pour la morale…

Ah, mais ce n’est plus le cas depuis longtemps. Si on considère le bête petit jeu tel qu’il figure dans le texte, alors seulement on peut s’en indigner. Mais dès que l’on s’efforce de lui donner vie, toute prise de position morale devient stupide. Le jeu prend très vite une dimension existentielle : il s’agit toujours de savoir comment et pourquoi on est redevable à quelqu’un. À un certain moment, les personnages sont tous emportés dans le tourbillon des événements et deviennent à la fois victimes et bourreaux. Bien sûr, Mozart n’est jamais moralisateur, même si la question de la fidélité revient souvent chez lui. Sa musique transcende la question morale et élève tout à un autre niveau. Le jeu se fait sérieux, et le texte relativement plat se voit doté d’une autre dimension grâce à la musique – une authenticité et un sérieux à faire peur. Così fan tutte est en quelque sorte un opéra plein d’amertume.

À l’opéra, vous n’êtes pas maître de la musique…

Mais je suis maître de l’interprétation au niveau du contenu. Et même si je n’ai aucune influence sur l’expression musicale, la mise en scène peut réagir à la musique.

La musique précède toujours le metteur en scène, elle lui est toujours antérieure. Cela doit représenter une expérience inédite pour un réalisateur.

Je ne m’imagine pas que je vais faire une mise en scène à la hauteur de la musique. Confronté à la musique de Mozart, on est d’office voué à l’échec.

À l’opéra, contrairement au cinéma, il n’y a pas de post-production. On ne peut plus rien améliorer, une première reste une première. La représentation se voit-elle de ce fait dotée d’un plus grand degré d’absolu ?

Tout à fait. Dans un film, on contrôle tout. Si quelque chose ne fonctionne pas du tout, on peut toujours s’en débarrasser au montage. Et dans une pièce de théâtre, on peut supprimer des scènes. Dans un opéra, on ne peut faire que peu de coupures. Lorsqu’un metteur en scène ne réussit pas une scène, tout le monde le sent. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il y a si peu de mises en scène réussies.

Envisagez-vous de mettre en scène les trois opéras de Da Ponte ? Il ne manque plus que Le Nozze di Figaro.

Le livret des Nozze di Figaro, contrairement à celui de Così fan tutte, est tellement parfait qu’il ne laisse presque pas de liberté au metteur en scène. Je ne peux pas « m’immiscer », je ne peux qu’« exécuter » une à une ses implications sociales d’une autre époque – et cela ne m’intéresse pas follement. Il en va tout autrement de Don Giovanni et Così fan tutte. Ces opéras me laissent de la marge au niveau de l’interprétation pour développer mes propres idées. En plus, Le Nozze di Figaro est mon opéra favori. Il m’inspire beaucoup trop de respect, ce qui paralyse l’imagination.

Mozart suscite votre enthousiasme, mais aussi L’Inco-ronazione di Poppea de Claudio Monteverdi. Cette oeuvre ressemble à un film de Haneke, en particulier à la fin.

Poppea est d’une modernité à couper le souffle. Dans cet opéra, c’est le mal qui l’emporte, et ce de manière triomphale ! C’est unique dans l’histoire de l’art dra-matique. Mais cet opéra est extrêmement compliqué à mettre en scène, et il comporte des scènes qui nécessitent un sens acerbe du comique. Et ce n’est pas mon point fort. Dans ce domaine, je ne suis hélas pas assez inspiré. Bien sûr, il ne faut jamais dire jamais.

Propos recueillis par Thomas Assheuer
Cet entretien a été réalisé pour Die Zeit
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