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War Requiem

Entretien Ludovic Morlot

La Monnaie - Entretien Ludovic Morlot

Pour commémorer le centenaire de la naissance du plus grand compositeur anglais du XXe siècle, la Monnaie vous propose, dans le cadre de sa programmation annuelle d’un requiem, celui de Benjamin Britten écrit en mémoire de toutes les victimes de la Seconde Guerre mondiale. Ce War Requiem, dirigé par Ludovic Morlot, est l’un des événements de l’automne. Aux choeurs imposants et à l’Orchestre symphonique de la Monnaie s’ajoutent trois splendides solistes qui, en latin et en anglais, rappelleront les désastres de la guerre et clameront notre besoin de paix et de réconciliation. Ce concert du War Requiem est soutenu par Amnesty International.

Ce projet s’inscrit dans la tradition de la Monnaie de proposer chaque saison un requiem autour de la Toussaint. Après celui de Bruneau (que vous aviez dirigé en novembre dernier), vous vous attaquez à une oeuvre plus ambitieuse…

Une des raisons est bien sûr l’anniversaire de la naissance de Britten en 2013, et aussi la commémoration du début de la Première Guerre mondiale en 2014. Ensuite, c’est certainement un ouvrage qui sera présenté brillamment grâce aux forces de la Monnaie : je pense au choeur d’enfants et aux rôles solistes, avec Olga Guryakova, Mark Padmore et Dietrich Henschel.

Ce casting, avec une chanteuse russe, un ténor anglais et un baryton allemand, ce n’est pas un hasard…

Non, en effet. Avec Peter de Caluwe, nous avions l’idée de recréer le trio de solistes que Britten avait imaginé en 1962 : avec des chanteurs issus de trois grands pays impliqués dans la Deuxième Guerre mondiale. Cela n’avait pas tout à fait abouti, car Galina Vichnevskaya n’ayant pas pu sortir de l’USSR, c’est Heather Harper qui avait rejoint Peter Pears et Dietrich Fischer-Dieskau.

Ici, le concert n’aura pas lieu dans une cathédrale…

J’aurais bien aimé, mais jouer dans une cathédrale entraînerait d’autres problèmes, notamment acoustiques. Et nous pourrons très bien créer à Bozar l’atmosphère nécessaire au War Requiem. Il faudra réfléchir au placement du choeur d’enfants – un placement qui doit permettre des effets de distance. Je pense faire comme pour le choral de Bach en novembre 2012 : utiliser l’espace public derrière la corbeille. Ce lieu donne une belle réverbération et permet de jouer avec l’ouverture des portes vers la salle pour créer des effets différents d’un mouvement à l’autre. L’Offertoire doit venir de loin, mais dans l’ « In paradisum » du Libera me, le choeur d’enfants doit être beaucoup plus proche.

L’ « In paradisum » est un des rares moments où…

… où les deux orchestres jouent ensemble, avec le choeur, les trois solistes, le choeur d’enfants, les deux orgues – le grand orgue qui apparaît pour la première fois, et le petit orgue qui est attaché au choeur d’enfants. Au niveau du volume sonore, c’est tout à coup quelque chose de très différent.

Parlez-nous de la particularité de ce requiem : comment Britten a-t’il associé des poèmes de Wilfred Owen au texte liturgique ?

D’un côté, il y a la soprano et les choeurs qui chantent le texte latin, accompagnés par le grand orchestre ; d’un autre côté, le ténor et le baryton se partagent les poèmes en anglais, accompagnés par l’orchestre de chambre. D’avoir utilisé les poèmes d’un jeune poète anglais – nous savons que Wilfred Owen est décédé à l’issue de la Première Guerre mondiale, à l’âge de 25 ans – a une grande répercussion sur le niveau émotionnel de la pièce. La présence de poèmes accessibles et d’une grande qualité rapproche davantage l’oeuvre de notre réalité. D’une certaine manière, les sentiments exprimés dans la messe liturgique sont « illustrés » par les poèmes, rendant son contenu encore plus éternel. Les conflits, la guerre – ce sera toujours terriblement contemporain. Je trouve fascinant que Britten ait à chaque fois opté pour la direction de l’orchestre de chambre et non du grand orchestre. Les interludes de l’orchestre de chambre résument en effet parfaitement son vocabulaire musical. Les autres passages, en latin, sont quasiment verdiens et profanes. Le Dies irae, par exemple, a la même force rythmique que le Dies irae du Messa da requiem de Verdi, exprimant une colère énorme.

Cette écriture est peut-être plus conventionnelle ?

Oui, les passages avec grand orchestre et grand choeur sont assez conventionnels. Les « commentaires » que forment les poèmes de Owen représentent la griffe de Britten. Quelle force se dégage de « L et us sleep now », la berceuse qui clôture cette oeuvre déchirante… Là, Britten combine toutes les forces et les deux types de texte : tout à coup, il y a une superposition de tous les éléments qui jusque-là étaient restés dissociés. Ce qui me touche à chaque lecture du War Requiem, c’est la simplicité de l’écriture à plusieurs endroits. Je pense notamment au « L acrymosa » dans le Dies irae – c’est quasiment mozartien dans la simplicité d’expression. L’alternance avec les poèmes de Owen – presque en guise de « méditation » – est poignante.

Britten voulait faire réfléchir au désastre causé par la guerre, « mettre en garde » – d’après la fameuse devise de sa partition : « All a poet can do today is warn » …

De la part de Britten, il y a une grande colère, mais elle est exprimée à sa façon : dans un esprit de pacifisme, de façon contenue et avec une grande intelligence. À une expression plus « traditionnelle » du texte liturgique qui se réfère à Verdi et Mozart, il ajoute une dimension qui lui est propre, avec des moments plus intimes qui, par le silence, par les lumières traduisent l’angoisse de la mort. Le silence est exploité de façon très belle chez Britten. Il crée une espèce d’inconfort dans l’exploitation du temps, avec les silences qu’il ajoute. Et comment trouver une plus belle façon de méditer que dans le silence et l’économie des moyens ? Ce Requiem de Britten a tout : la force instantanée et les moments de réflexion.

Quels sont les défis à relever quand on présente cette oeuvre ?

Le premier défi réside dans la partition des choeurs, qui est difficile, complexe. Après, je m’en crée certainement un de plus en choisissant de diriger les deux orchestres, alors que souvent on partage le travail avec un autre chef qui dirige l’orchestre de chambre. Mais puisque les deux orchestres jouent rarement ensemble, c’est tout à fait exécutable seul – du moment que la disposition sur la scène est bien faite. D’ailleurs, je ne pourrais pas imaginer laisser la chance à quelqu’un d’autre de diriger ces passages merveilleux pour orchestre de chambre ! Britten utilise des procédés fascinants dans leur simplicité, comme l’usage du triton par exemple, do-fa dièse. Des effets pas très novateurs, mais très efficaces. Le mouvement le plus difficile est le Libera me, avec le monologue du baryton qui précède le « L et us sleep now », avant le grand dénouement. Il faut des chanteurs remarquables, qui savent soutenir la tension au sein d’un tissu très fin. En général, il faut travailler cette pièce pour arriver à une respiration commune et savoir rendre les ostinatos rythmiques qui reviennent tout au long de l’oeuvre.

Comment décrire le rôle du choeur d’enfants ?

Ce rôle est différent dans les quatre passages que chante le choeur d’enfants. Mais en général, l’ajout de ce choeur reflète très bien l’aspiration au pacifisme de Britten. On associe volontairement les enfants aux anges gardiens, et c’est assez évident dans « I n paradisum »… Avec les deux protagonistes masculins qui sont deux jeunes soldats, Britten semble aussi impliquer les générations à venir dans un témoignage sur les horreurs de la guerre, en disant : « N e créons pas ce genre de futur pour nos enfants. » Il s’agit peut-être de mon interprétation, mais je trouve l’idée très belle…

Propos recueillis par Marie Mergeay

article - 24.10.2013

 

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