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Christianne Stotijn & Inon Barnatan

Entretien Christianne Stotijn

La Monnaie - Entretien Christianne Stotijn

Très beau programme que celui que proposent la mezzo-soprano néerlandaise Christianne Stotijn et le pianiste israélo-américain Inon Barnatan. Sensible et fine, cette déambulation poétique dans les nuits musicales d’artistes aux richesses multiples et contrastées promet de ravissantes surprises. Vous y rencontrez Schubert et Berg, Moussorgski et Britten, ainsi que Ravel et son féérique Gaspard de la nuit qui donne son titre à ce récital.

Dans le récital que vous donnez avec le pianiste Inon Barnatan, vous combinez les ténèbres de la nuit, le naïf et l’enfantin.

J’ai cherché à dessein les extrêmes, car tant d’aspects de la nuit sont évoqués. Nous commençons par trois grands lieder de Schubert, Winterabend, Der Zwerg et Erlkönig, que nous chantons en alternance avec des parties de Gaspard de la nuit de Ravel. Avec Winterabend c’est comme si les rideaux de la nuit s’ouvraient. Vous vivez la nature telle qu’elle peut être en hiver, pleine d’harmonie et de paix. C’est la senteur de l’hiver, du feu de bois dont la fumée sort des cheminées. Der Zwerg est un lied qui révèle le lien secret entre une reine et un nain. La reine est assassinée pendant la nuit par le nain. Lorsque j’ai chanté ce lied pour la première fois, j’ai été touchée par la manière dont Schubert tend et décrit la toile de fond. Vous sentez du début à la fin qu’un rituel lugubre et cruel se déroule. Le nain emmène la reine sur une barque où, au milieu du lac, il la tue avec de la soie rouge, sachant que dès lors il devra rester à jamais sur le lac. Tandis que ces événements se déroulent, la nature est décrite : vous voyez un paysage nébuleux, vous voyez la nuit, le grand lac se revêt lentement d’un habit de nuages, et dans ces nuages vous voyez voguer une barque dont nous ne savons rien. Lorsque le nain dit à la reine qu’elle est elle-même coupable, vous sentez à nouveau bouillonner une nouvelle histoire. Tant de choses sont cachées dans ce seul lied. C’est magnifique à chanter. J’aime beaucoup écrire, et j’aime à la folie les contes et les récits mythologiques. Cela me fascine, c’est comme si vous pouviez raconter au public les plus belles histoires.

Y a-t-il un conte qui vous touche en particulier ?

Ce que je trouve vraiment très beau, c’est le Livre d’images sans images de Hans Christian Andersen, qui illustre très bien ce programme. Andersen est en Italie, où il décrit comment, chaque nuit, il voit la lune apparaître à sa fenêtre. Chaque nuit la lune lui raconte ce qu’elle a vu. C’est une représentation universelle de la vie. Une nuit, elle lui parle d’un enfant, une autre, de la pauvreté qu’elle a vue, de deux amants, de la mort, d’une naissance, d’un vieil homme, de la guerre, de l’amour. Ce sont ainsi 33 tableaux uniques, où la lune nous présente le reflet de notre vie. C’est d’ailleurs ainsi que le récital a été conçu. Chaque lied est une histoire en soi, avec son imaginaire unique, qui nous révèle un nouvel aspect de la nuit.

Ce qui est très original, c’est que vous alternez les lieder de Schubert avec des parties pour piano solo du Gaspard de la nuit de Ravel.

Le pianiste passionnant qu’est Inon Barnatan a proposé d’ajouter au programme le Gaspard de la Nuit de Ravel. Nous avons envisagé ensemble de le diviser, car les mélodies montrent le côté féérique de la nuit, le côté mystérieux, surréaliste et aussi menaçant, qui illustre si bien le thème. Ondine, la première partie, parle d’une fée des eaux, qui séduit le passant puis l’emmène dans son royaume, dans les abysses de la mer. Le Gibet est une partie sombre, dans laquelle on peut entendre le glas, et où vous voyez à l’horizon la silhouette d’un pendu. Scarbo trouve sa place auprès de Der Zwerg et d’Erlkönig, car il s’agit d’un nain diabolique, à moitié troll, à moitié esprit. Il baigne dans une atmosphère très étrange et mystérieuse, qui fait bon voisinage avec un lied tel l’Erlkönig. Après l’entracte, j’ai voulu faire voir un tout autre aspect de la nuit, car pour un enfant, la nuit est une chose différente, que les adultes ont peine à imaginer. Je chante la nuit telle que vue par une mère, comme dans Charm of Lullabies de Britten, et dans les rêveries d’un enfant, telles les Nursery Songs de Moussorgski. Ce sont de superbes miniatures issues de l’imagination enfantine.

Quels sont les aspects de la nuit évoqués par les quatre lieder d’Alban Berg ?

La nuit peut aussi éveiller un sentiment d’angoisse et de menace. Ce sont des lieder très surréalistes, où vous ne savez plus si vous dormez ou rêvez. Dans les lieder de Schubert et dans Gaspard de la nuit tant de choses mystérieuses se passent en même temps que nous nous demandons si la vie quotidienne est rêve ou réalité. Cette question trouve une réponse dans les lieder de Berg. Ce sont des lieder très abstraits avec, comme ceux de Schubert, une très intéressante toile de fond. Schlafen issu de Dem Schmerz sein Recht de Hebbel, commence par une simple partie de piano, et vous sentez que lentement vous sombrez dans un profond sommeil, vous allez ronfler comme si vous arriviez dans un nuage. Ce n’est pas un rêve et vous ne voulez même plus vous réveiller. Le lied se termine par Daß ich, (…) nur noch tiefer mich verhülle, fester zu die Augen tu’! soit le souhait de sombrer encore plus profondément dans le long sommeil. Aussi est-ce bien de commencer par Winterabend de Schubert : c’est comme le début d’un long sommeil d’hiver qui, en traversant les domaines du rêve, longerait des zones plus sombres. Dans Dem Schmerz sein Recht vous sentez l’immense douleur que Berg a mise dans l’harmonie dont l’âpreté fait entrevoir une autre face de l’histoire. C’est une musique que le public ne comprend peut-être pas d’emblée. Les lieder de Berg décrivent le domaine entre la vie et la mort, lorsque nous nous trouvons dans un profond désarroi dont nous cherchons à nous extraire. Le désarroi se retrouve aussi dans des écrits bouddhistes, comme dans le superbe Livre tibétain de la vie et de la mort de Sogyal Rinpoche. Il décrit la phase entre la vie et la mort, lorsque vous venez de mourir et passez dans une autre dimension.

Le contraste entre les lieder de Schubert et Berg d’une part, et ceux de Britten et Moussorgski, de l’autre, ne peut guère être plus grand !

Il était important pour moi, de montrer, à côté des faces sombres de la nuit, l’humour que la nuit peut aussi dégager. Il nous a semblé bon de dépeindre une atmosphère mythologique qui, selon nous, ne peut exister sans humour.

Préférez-vous donner des récitals plutôt que de monter sur une scène d’opéra ?

Je suis une mélodiste et ne participe peut-être qu’à un opéra par an. La mise au point d’un tel programme, la recherche de thèmes, c’est comme la tenue d’un calepin de l’imagination. L’intimité avec le pianiste est vraiment passionnante. On rêve de pouvoir vivre de cela. Pour moi, c’est aussi magnifique de pouvoir de temps à autre chanter un rôle d’opéra, mais je trouve que ce n’est pas la même chose que le lied. C’est plus dépouillé, fragile et direct. Encore que dans un opéra, vous puissiez aussi être très fragile et créer une intimité. De nombreux opéras sont écrits avec cette qualité, notamment ceux de Janáček qui me tiennent fort à coeur. Même dans Wagner vous avez de tels moments. Je chante volontiers des rôles qui font la part belle à la mélodie, comme Pauline dans La Dame de pique de Tchaïkovski, qui chante une mélodie où elle doit s’accompagner elle-même au piano. La Marguerite de La Damnation de Faust développe également une certaine intimité avec le solo de l’alto.

Parallèlement à cela, vous donnez régulièrement des masterclasses.

Tout d’abord je n’appellerais jamais cela une masterclasse car je ne me considère pas comme une « master ». Je parlerais plus volontiers de workshop, que je vois comme un lieu d’échange. C’est une source d’inspiration : quand vous donnez cours, vous devenez plus conscient encore de la façon dont vous vivez vous-même les choses. Je ne veux rien imposer à personne, chacun vient avec son bagage technique, mais je peux bel et bien aider à raconter l’histoire. Ce que j’ai remarqué lors d’un tel atelier, c’est que bien des jeunes gens n’osent pas raconter d’histoire. C’est donc là que je dois intervenir, et faire comprendre aux étudiants qu’un lied ne se limite pas à créer une intimité, mais qu’il peut être aussi extrême et fragile qu’un rôle d’opéra.

Propos recueillis par Frederic Delmotte

article - 26.3.2012

 

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