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La Monnaie - Je suis un homme ; rien de ce qui est humain ne m’est étranger

Je suis un homme ; rien de ce qui est humain ne m’est étranger

La nature de nos contacts sociaux a considérablement évolué ces dernières décennies. Une lettre manuscrite fait désormais figure d’exception ; il est beaucoup plus rapide d’envoyer des messages via Internet que par la poste. Un clavier d’iMac ou un téléphone à écran tactile sont désormais plus fréquents dans notre mode de communication. Le world wide web a totalement accaparé nos contacts dans l’espace public ou la sphère domestique.

Martin Giles a récemment affirmé dans The Economist que les réseaux sociaux ne s’épanouissent que s’ils sont liés à au moins un des sept péchés capitaux : les célébrités chattent à propos de leur accomplissement par orgueil, les hommes politiques tweetent pour se critiquer sous l’effet de la colère, les investisseurs suivent et prévoient les mouvements financiers par avarice. Adultes et adolescents utilisent le www non seulement pour se harceler, mais aussi pour s’envoyer des sextos (luxure), les accros de la télé envoient des sms tout en regardant leur série préférée vautrés dans un fauteuil (paresse) et nombreux sont ceux qui partagent sur Facebook les photos des festins qu’ils préparent et consomment (gourmandise). L’envie que suscitent les fournisseurs de ces services en ligne par les nombreux bénéfices qu’ils réalisent grâce à nos petits travers peut être assimilée au septième péché capital.

Mais ces défauts humains sont-ils vraiment si répréhensibles ? Qu’y a-t-il finalement de criminel à protéger ses acquis, à apprécier un délicieux repas ou un verre bien rempli ? À se surestimer parfois et à vouloir afficher une autre image que celle que le monde donne de vous ?

Sans vouloir apporter de réponse définitive à ces questions éthiques, il nous faut rappeler que le concept du péché a compté parmi les idées dominantes au cours des deux derniers millénaires de la culture occidentale. Le christianisme a laissé une forte empreinte sur notre pensée. L’Ancien Testament définit cinq péchés de l’esprit et deux péchés de la chair. Dans l’interprétation biblique, nous sommes accablés par le péché originel, et nous sommes prédestinés à la faute dès la naissance. Seule l’expiation nous donnera droit au Paradis.

Thomas d’Aquin nuance considérablement cette interprétation et, dans sa perspective chrétienne, affirme que seul l’acte est un péché, et non la pensée. L’approche plus philosophique de Dante nous condamne de même aux flammes de l’Enfer ; il nous laisse cependant un choix. Pour lui, les péchés sont le résultat de l’amour « égaré ». C’est l’absence d’amour qui pousse au péché, alors que la connaissance de l’amour nous arme contre le péché. Ce manque d’amour nous mène à la vanité. C’est l’essence même du premier péché capital, l’orgueil, dans une interprétation positive.

« Tous les péchés sont des tentatives pour combler des vides », affirme Simone Weil. On peut aussi considérer nos petits travers avec une certaine empathie. Il n’existe en effet aucun remède miracle à nos instincts humains. À en croire Nietzsche, nous ne remporterons jamais la lutte séculaire contre nos instincts ; de même qu’il est important de prendre conscience de nos échecs et de les reconnaître. On peut admettre sa paresse et faire de son mieux pour la surmonter. On peut aussi opposer la chasteté à la luxure, la générosité à la cupidité. La jalousie peut aussi témoigner de l’admiration ou de l’amour pour quelque chose ou quelqu’un.

Amor fati – l’amour du destin, et donc de notre condition humaine –, ainsi désigne-t-on le concept de l’homme qui s’aime dans tous ses défauts et qui peut précisément pour cette raison grandir et s’améliorer : nous devons apprendre à vivre avec nos péchés et nos vertus, afin de nous sonder nous-mêmes et de nous accepter tels que nous sommes. La prise de conscience de cette dichotomie rend le tout beaucoup plus intéressant.

Les sept péchés capitaux correspondent à autant de zones sombres de notre nature humaine qu’à des émotions et des instincts que l’on peut modifier à bon escient.

La nouvelle saison de la Monnaie a, elle aussi, été élaborée en s’appuyant sur la conviction que rien de ce qui est humain ne nous est étranger, autrement dit que les péchés sont un excès de vertu, leur exagération, en quelque sorte.

 

Superbia Avaritia Luxuria Invidia Gula Acedia Ira

En latin, les sept péchés capitaux ont des noms aux consonances poétiques et archaïques ; dans cette langue, ils nous paraissent un peu plus éloignés de nous, plus abstraits, moins menaçants, plus nostalgiques même... Ils sont évoqués dans cette brochure sous la forme de textes et de photos spécialement réalisées par le photographe de mode et vidéaste belge Pierre Debusschere.

Dans leurs opéras, Mozart et Haendel ont parfaitement joué du contraste et du combat entre vertus et péchés. Don Giovanni n’est-il pas l’archétype du péché ? Mais il n’est pas le seul, tous les personnages qui l’entourent véhiculent l’un ou l’autre vice : Elvira est furieuse d’avoir été rejetée, Leporello est gourmand à tous égards, Anna est un peu trop voluptueuse, Ottavio est trop paresseux pour passer vraiment à l’action, Zerlina est vaniteuse dans son rêve d’accéder à une classe sociale supérieure, Masetto est tout simplement jaloux et l’on peut considérer que le riche Commandatore est avare... tout comme Giovanni qui exploite toutes ces faiblesses humaines. Ce dernier est plus qu’un simple séducteur : il conjugue tous les péchés capitaux qui vont éclabousser son entourage. La superbia est indéniablement ce qui lui convient le mieux – le besoin de séduire, une forme extrême de narcissisme qui conduit à la nonchalance et à l’orgueil, le plus grave des sept péchés, et même le premier de la série : tous les autres en découlent. Notre nouvelle production de Don Giovanni, confiée au tandem formé par Ludovic Morlot et Krzysztof Warlikowski, sera sans nul doute éloquente.

Pour son Alcina, Haendel s’est inspiré de la légendaire magicienne qui, tout comme Don Giovanni, réunit de nombreux péchés, invidia en tête – hédoniste, manipulatrice, par la suite victime de ses propres machinations, seule et abandonnée par ses amants. Le Tamerlano de Haendel évoque à son tour un personnage historique : un dictateur égoïste, avide de guerres et de pouvoir, pétri d’ira, qui répond à l’image de l’agresseur, de l’instigateur de conflits. Nous présenterons ces deux oeuvres sous la forme d’un diptyque, deux soirées consécutives, dans une mise en scène de Pierre Audi et sous la direction musicale de Christophe Rousset.

Richard Strauss aurait fêté son 150e anniversaire en 2014. C’est l’occasion pour nous de présenter une nouvelle production de sa Daphne, jamais encore jouée à Bruxelles, avec Guy Joosten et Lothar Koenigs, qui ont signé en 2010 une convaincante Elektra sur notre scène. Avec ce projet, nous jetons un regard critique sur la paresse de la société contemporaine. Acedia est un péché des plus révélateurs de notre monde ultra informatisé – une société paresseuse, sans plus aucune vision, qui laisse se dégrader la planète. « Branchée », Daphne est ici une adolescente dont la conscience écologique ne s’exprime malheureusement qu’en slogans et non en actes – elle est si « verte » qu’elle finit par s’abandonner à la nature et se métamorphoser en arbre.

Au lendemain de l’année Verdi, le grand Giuseppe figurera aussi dans notre programmation, cette fois avec Un Ballo in maschera, un conte sombre qui aborde – une fois de plus – l’adultère, la jalousie, la trahison et le meurtre ; si cet opéra regorge d’émotions fortes, il présente hélas bien peu de vertus. Ce projet marquera la première collaboration du chef d’orchestre Carlo Rizzi avec Alex Ollé et La Fura dels Baus.

Certains mélomanes ignorent encore que Sergueï Rachmaninov a composé trois opéras ; nous souhaitons vous les proposer comme premier projet de notre saison extra-muros qui débutera en juin 2015, en raison de la rénovation dont notre théâtre va faire l’objet. Dante a inspiré le plus connu de ces trois opéras en un acte, consacré à la célèbre histoire d’amour de Francesca da Rimini, dont la liaison adultère avec son beau-frère Paolo lui vaudra d’être punie et vouée à l’Enfer... Une oeuvre métaphysique que nous relierons à Aleko, le premier opéra de cette série, le plus naturaliste, dans lequel Zemfira trompe elle aussi son époux avec un jeune tzigane. Au milieu de ces deux opéras, Le Chevalier avare évoque l’Avaritia de l’homme, son désir de pouvoir et d’argent – avec pour conséquences néfastes l’infidélité, la trahison et le vol, fortement présents dans cette trilogie. C’est la première fois qu’une maison d’opéra se risque à rassembler ces oeuvres. La mise en scène est confiée au collectif d’artistes danois Hotel Pro Forma, placé sous la direction de Kirsten Dehlholm – la garantie d’une véritable expérience théâtrale visuelle.

Cette saison, nous programmerons deux créations d’opéra, dont le fil conducteur sera Ira – la colère, la furie, la rage ou la vengeance, la guerre aussi dans les deux cas.

L’automne verra, à l’occasion du centième anniversaire de la Grande Guerre, la première du projet Shell Shock, A Requiem of War, sur la musique de notre compatriote Nicholas Lens, qui a invité Nick Cave à écrire les « paroles » de cette composition : une réflexion intense sur les conséquences de la guerre, de tout conflit militaire... Nous avons convaincu le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui de se mesurer pour la première fois à une fastueuse oeuvre de théâtre musical avec orchestre symphonique, choeur, solistes et danseurs.

Au printemps, ce sera au tour du compositeur français Pascal Dusapin de présenter son tout nouvel opéra, pour lequel il s’est inspiré de Penthesilea d’Heinrich von Kleist, dont l’histoire dépeint une Amazone avide de batailles qui s’éprend de son ennemi, et joue le jeu complexe de l’attraction et de la répulsion jusqu’à ce que mort s’ensuive. À cette occasion, le chef d’orchestre Ludovic Morlot rencontrera Katie Mitchell qui fera ses débuts de metteur en scène à la Monnaie.

De son côté, le compositeur allemand Detlev Glanert signera une version complétée des Wunderhornlieder de Mahler : il en a proposé neuf nouvelles orchestrations que nous donnerons aux côtés des lieder orchestrés par Mahler lui-même – vingt-quatre lieder au total, sur un film « historicisant » spécialement réalisé pour l’occasion. Ce projet inédit est né à l’initiative du baryton Dietrich Henschel, un artiste très lié à notre maison, qui se fera également l’interprète de ces lieder.

Un autre Allemand sera aussi au programme : Wolfgang Rihm avec son opéra de chambre Jakob Lenz. Ce récit saisissant d’une âme errante est qualifié de « mise en musique d’une obsession ». Nous sommes fiers de pouvoir vous présenter, dans une mise en scène d’Andrea Breth, une nouvelle production de ce chef-d’oeuvre de l’un des plus grands compositeurs allemands vivants.

Situé à l’époque de Charlemagne (mort il y a 1 200 ans), Fierrabras, un des opéras les plus connus de Schubert, a pour toile de fond le conflit et les batailles. Il renferme par ailleurs un message humaniste convaincant : le livret, loin de parler des Francs ou des Maures qui guerroient, des chrétiens ou des musulmans, vante au contraire la noblesse de toute foi ou conviction, seul espoir de réconciliation.

La version de concert de cette oeuvre, dirigée par Àdàm Fischer, ouvrira en outre une série complète consacrée à Schubert, un véritable cycle mêlant symphonies, lieder et musique de chambre dans nos concerts du vendredi : Kazushi Ono dirigera trois concerts dans lesquels il confrontera Schubert à Sibelius (dont on fêtera les 150 ans). Robert Schumann bénéficiera également de toute notre attention, avec l’intégrale de ses symphonies dirigées par Ludovic Morlot. Les grands cycles de lieder de Schubert et de Schumann seront interprétés par de grands talents comme Nathalie Stutzmann, Bo Skovhus, Georg Nigl ou Pavol Breslik. Nous présenterons également Schwanengesang dans une version scénique de Romeo Castellucci. Enfin, Impromptus, un spectacle de danse envoûtant de Sasha Waltz, mettra lui aussi Schubert à l’honneur.

Vous pourrez en outre assister à la reprise de Babel(words) de Sidi Larbi Cherkaoui et à plusieurs soirées en compagnie de Rosas et Anne Teresa De Keersmaeker, qui a puisé son inspiration chez Brian Eno pour sa nouvelle création. Après ce dernier et Nick Cave, Björk sera le troisième nom de la scène pop à l’affiche cette année ; elle a inspiré le premier projet intergénérationnel de la Monnaie : Medúlla – « un esprit ancestral passionné et sombre, un esprit qui survit » – est une véritable quête des ingrédients élémentaires de notre société, mue par l’intime conviction que cette société ne peut exister qu’à travers la solidarité entre cultures et générations, indépendamment de toute couleur de peau, langue, nationalité ou croyance... avec la voix humaine comme moyen le plus pur d’exprimer nos émotions.

Nous vous invitons donc à une nouvelle saison d’introspection à la Monnaie – un véritable exercice pour l’épanouissement de notre âme. Car tant que nous ne nous mettons pas au défi de philosopher, tant que nous ne nous autorisons pas à penser autrement et à quitter les sentiers battus des conventions sociales, nous restons incomplets...

Les sept péchés capitaux se reflètent dans bien des chemins vers le Paradis, des chemins qu’il nous faut découvrir autant par le corps que par le coeur et l’esprit, réunis dans une combinaison unique : celle de notre être humain. Célébrons cela ensemble, animés d’une intense passion pour la vie, pour notre métier, pour la création, la musique et le théâtre.
Faites de la Monnaie votre huitième péché ! Avez-vous une excuse pour ne pas nous suivre ?

Peter de Caluwe

>> écoutez l'entretien avec Peter de Caluwe sur Brusselnieuws.be.