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Mark Padmore

Entretien Mark Padmore

La Monnaie - Entretien Mark Padmore

À l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Benjamin Britten, Mark Padmore a composé un exceptionnel programme de récital dans des pages du compositeur britannique. Britten occupe une place unique dans l’histoire de la musique, étant peut-être le seul compositeur à s’être illustré avec un égal bonheur dans le domaine de la mélodie et de l’opéra. Un entretien avec ce mélodiste d’excellence sur le compositeur qu’il ne cesse – pour paraphraser T.S. Eliot– d’explorer en vue de le découvrir pour la première fois.

Britten réussit à nous transmettre le sentiment que mélodie et opéra sont au fond la même chose, différant seulement par leur échelle. On a même observé des similitudes entre ses opéras et ses Church Parables, abolissant la frontière entre église et opéra. Son oeuvre vocale semble constituer un tout organique dont chaque partie s’imbrique et se nourrit de l’autre. Partagez-vous cette opinion ?

Je crois que c’est une observation très pertinente, et qui trouve sa source, selon moi, dans l’incroyable richesse et pluralité de l’inspiration littéraire de Britten, tant au niveau de ses mélodies que de ses opéras. Toute son oeuvre est inextricablement liée à la beauté du mot, il accomplit – voire transfigure – cette unité de la vision musicale et poétique. N’oublions pas que parmi ses sources figurent des poèmes de Thomas Hardy, W.H. Auden, John Donne, William Blake (pour le cycle que vous entendrez lors de ce récital), T.S. Eliot et que les sources littéraires de ses livrets ne sont pas en reste, puisque l’on peut joindre à cette liste les noms de Thomas Mann, Henry James et Herman Melville. Au sujet des Church Parables, je pense que les aspects opératiques que l’on peut y déceler découlent aussi du caractère éminemment pratique et « terre à terre » de Britten. Suite à certains déboires avec de grandes maisons d’opéra envers lesquelles il éprouvait une certaine méfiance, exprimer sa sensibilité par le biais de ses paraboles lui permettait de prendre en charge à la fois le processus créatif et l’exécution de son oeuvre. De la même façon, lorsque la chirurgie cardiaque qu’il a subie l’a laissé partiellement paralysé de la main droite, et de ce fait incapable d’accompagner son compagnon et le principal destinataire de ses oeuvres, Peter Pears, au piano, il a composé pour lui une série d’oeuvres accompagnées à la harpe par Osian Ellis, comme c’est le cas dans le Canticle 5. Mais je crois surtout que ce qui unit son oeuvre vocale, la trame qui la constitue, c’est la place donnée au drame, à l’élément humain. Il y a pour moi un parallèle évident entre le second Canticle, « Abraham and Isaac », et l’opéra Billy Budd composé sur un texte de Melville. Tout comme Abraham doit sacrifier son fils Isaac, le capitaine Vere doit sacrifier le jeune Billy, et tous deux font l’expérience d’une loi, d’une force irrésistible qui les pousse à agir ; Abraham comme le personnage de Vere font corps avec les souffrances de l’être aimé qui s’apprête à être offert à un sort funeste. Dans le récit biblique du sacrifice, Dieu intervient au dernier moment, et c’est une des rares fois, chez Britten, où l’innocent n’est pas sacrifié. Britten réemploiera d’ailleurs le matériel musical du second Canticle dans l’Offertorium de son War Requiem où nous verrons avec quelle ironie glacée il tournera en parodie le message biblique. Un des aspects de Billy Budd que nous ne saurions occulter, c’est le thème du sentiment amoureux entre deux hommes, différent du sentiment filial au coeur du second Canticle.

Justement, le sujet du premier Canticle, « My beloved is mine, and I am His », sur un poème de F. Quarles, mystique du XVIIe siècle, et basé sur les Songs of Salomon, est certes un discours évoquant la relation du Christ et du pécheur, mais c’est avant tout une déclaration d’amour à Peter Pears, le compagnon inspirateur de Britten.

Vous savez, je pense qu’il y a une ambiguïté qui traverse l’oeuvre de Britten, et qu’on la retrouve dans son personnage. Il était un compositeur célèbre, célébré et admiré par l’establishment dont lui-même faisait partie, et à la fois il faisait preuve d’un grand courage : son oeuvre témoigne d’une grande subversion par rapport à la morale et aux moeurs de son époque. La première oeuvre qu’il a dédiée à Peter Pears, Seven Sonnets of Michelangelo, en 1942, constitue une déclaration d’amour téméraire en un temps où l’homosexualité était toujours légalement condamnée en Angleterre, et passible de peines d’emprisonnement. À l’époque de la création de Billy Budd, la scène anglaise était toujours soumise à la censure, et ce jusqu’en 1968. Non seulement Britten lève le voile sur ses sentiments les plus profonds et intimes, mais il ose aborder le sujet délicat de l’amour d’un homme âgé pour un jeune homme ou un jeune garçon, faisant fi du risque réel de heurter une société conservatrice et sans doute peu encline à se pencher sur la question philosophique de ce que peut être l’expérience, le vécu du sentiment amoureux. Ce thème de l’amour d’un homme mûr pour un homme plus jeune, Britten ne l’a pas seulement abordé dans ses opéras, Billy Budd et bien sûr Death in Venice, mais on le retrouve aussi dans la mélodie Sokrates und Alkibiades sur un texte d’Hölderlin. Cette ambigüit. qui semble le constituer, ce paradoxe au coeur de l’homme se retrouve aussi en filigrane de son oeuvre. Nous ne savons à aucun moment ce qu’il advint du premier apprenti de Peter Grimes, ni ce qui justifie le silence du capitaine Vere au cours du procès de Billy, ce qu’a fait le petit Miles du Turn of the Screw pour être renvoyé du collège. Le génie de Britten consiste aussi, pour moi, à nous faire sortir d’une zone de confort, à nous laisser avec des questions plutôt que des réponses.

Britten composait souvent pour un interprète bien précis : les mélodies sur des poèmes de Blake ont été dédiées à Dietrich Fischer-Dieskau, la partie de contre-ténor du Canticle 4, « The Journey of the Magi », a été crée par James Bowman. Comment un artiste réussit-il à mettre ses pas dans ceux d’illustres prédécesseurs, à s’inscrire dans une tradition ?

Je pense que le problème s’est posé de façon beaucoup moins prégnante pour les artistes de ma génération que pour la génération qui a suivi celle de Peter Pears. J’ai eu la chance de découvrir Britten par le prisme des merveilleuses interprétations d’Anthony Rolf Johnson et de Philip Langridge, et de pouvoir plus facilement me détacher des incarnations certes marquantes mais si singulières à Peter Pears.

Revenons au récital que vous nous proposez et à sa forme un peu particulière. Vous partagez en effet la scène avec le contre-ténor Iestyn Davis et le baryton Marcus Farnsworth. Est-ce la première fois que vous présentez ce programme et est-ce une manière pour vous de pallier « la solitude du récitaliste soliste » ?

Non, ce n’est pas la première fois que nous présentons ce programme, un enregistrement live du même récital donné au Wigmore Hall devrait d’ailleurs être édité sous peu. Le récital soliste dans la forme que nous connaissons est un phénomène relativement moderne, qui remonte à la seconde moitié du XIXe siècle, et l’image que nous en avons est en partie façonnée par la figure de Fischer-Dieskau. Schubert n’a jamais interprété son Winterreise d’une seule traite, et il a fallu attendre vingt ans après la mort de Schumann pour qu’une seule soirée soit consacrée à son Dichterliebe. Outre le plaisir et la liberté que procure le choix de faire de la musique avec des collègues que vous estimez et appréciez (tout comme Britten), je pense que partager la scène et donner la possibilité d’entendre une variété de voix, et donc de timbres différents, offre au public une expérience unique. Ce récital, par la multiplicité de ses interprètes, tant au niveau vocal qu’instrumental (outre le piano, la harpe et le cor seront présents), échappe au relatif « danger » – et j’aimerais mettre le mot entre guillemets et insister sur le terme de « relatif » – qui peut guetter un récital de forme plus traditionnelle.

Propos recueillis par Rebecca Marcy

article - 21.11.2013

 

Mark Padmore
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