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Rigoletto

Entretien Robert Carsen

La Monnaie - Entretien Robert Carsen

En 1851, Giuseppe Verdi présente son opéra Rigoletto, d’après la pièce de théâtre controversée Le Roi s’amuse de Victor Hugo. C’est un triomphe : dès la première – et même avant celle-ci, à en croire les réactions passionnées que déclenchent les répétitions –, cet opéra connaît une immense popularité. Rigoletto, l’histoire sombre d’un homme en marge de la société, qui est en proie aux contradictions – celles de la vie et les siennes propres –, est empreinte d’une universalité que l’on peut franchement qualifier de shakespearienne. Une interview avec le metteur en scène Robert Carsen.

Parmi les nombreux spectacles que vous avez mis en scène, quelle place occupe Verdi ?

Quand on travaille à l’opéra, on ne peut qu’admirer et aimer Verdi. J’ai proposé une trilogie des opéras de Verdi d’après Shakespeare – Otello, Falstaff et Macbeth – à l’Opéra de Cologne. J’ai monté Il Trovatore pour l’un des plus petits théâtres du monde au Canada, le Pacific Opera Victoria, et pour une des plus grandes scènes du monde, au Festival de Bregenz sur le lac de Constance, devant 7000 spectateurs chaque soir ! Puis, j’ai remis en scène Falstaff dans une nouvelle production à Covent Garden et à la Scala en 2013 pour inaugurer les célébrations du bicentenaire de la naissance de Verdi. J’ai aussi monté une oeuvre très rarement jouée de Verdi, Jérusalem, la version française d’I Lombardi, pour l’Opéra de Vienne avant une reprise à la Scala. Et j’ai aussi mis en scène La Traviata pour la réouverture de la Fenice à Venise – j’avais déjà travaillé sur cet opéra quand j’étais très jeune, au Texas.

Vous avez la réputation de surprendre le public par vos lectures des oeuvres. Comment vous êtes-vous familiarisé avec Rigoletto ?

Une mise en scène est le résultat d’une interprétation qui se construit en étudiant l’oeuvre en profondeur, tant au niveau de son texte que de sa musique. Pour Rigoletto, je me suis plongé dans la pièce originale de Victor Hugo, Le Roi s’amuse, qui avait provoqué un tel scandale qu’elle a été interdite après sa première représentation. Il y a aussi la préface magnifique que Hugo a écrite pour la publication de cette pièce, où il défend la liberté d’expression. Verdi aussi a eu des problèmes avec la censure. On s’aperçoit que la modernité de cette oeuvre est étroitement liée à la conviction passionnée du compositeur quand il l’a écrite. Ce qui est parfois un peu difficile avec les oeuvres de Verdi, ce sont les conventions théâtrales de son temps, qui sont éloignées des nôtres et avec lesquelles il faut jouer pour donner un caractère vivant à la mise en scène. Le théâtre de Verdi est un miroir du XIXe siècle. Mais sa théâtralité est très particulière, chez lui rien n’est jamais gratuit. Son écriture est très directe et sa façon de déployer la ligne mélodique est unique. Verdi ne tombe jamais dans un système, il cherche toujours à se renouveler. Et il y a toujours une sincérité dans sa musique.

Quel portrait dressezvous du personnage de Rigoletto, ce bouffon animé par la soif de vengeance, mais aussi frappé d’une malédiction ?

C’est un personnage complexe. Dans la pièce, Victor Hugo insiste beaucoup plus sur la méchanceté de sa langue et sur son rôle moqueur et vicieux, avant qu’il ne soit frappé par la malédiction. Le bouffon est un memento mori vivant : il rappelle en permanence à son entourage la vanité de l’existence humaine. Il a le droit – et il est le seul ! – de ridiculiser le Roi, c’est même son rôle. Dans le livret de Piave, cette dimension est assez réduite. Or ce rôle de clown moqueur me semble très important. D’autant qu’il s’agit d’un clown triste et solitaire qui cache un secret. À partir de là, je me pose beaucoup de questions : pour quelle raison surprotège-t-il sa fille Gilda ? Peut-on vraiment croire à l’histoire qu’il raconte – que la mère de Gilda était pure comme un ange ? Et la musique ajoute à cette histoire glauque une méditation sur l’inutilité et le danger de la vengeance.

Comment voyez-vous le personnage du Duc de Mantoue ?

Dans l’opéra, contrairement à la pièce d’Hugo, le Duc est nimbé d’une certaine innocence. Certes il couche avec toutes les filles qu’il rencontre, mais il semble mener une vie insouciante et heureuse : on ne le voit jamais en train de comploter, c’est juste un homme à femmes. Et remarquez que la Comtesse de Ceprano, Gilda et Maddalena l’adorent toutes ! À part Don Giovanni, je ne vois guère d’autre personnage d’opéra qui lui ressemble. Falstaff peut-être, chez qui l’on retrouve aussi cet amour des femmes – mais dont il n’est pas payé de retour. Curieusement, Verdi donne au Duc une certaine sincérité à travers sa musique, même s’il est frivole et que ses sentiments ne sont pas très profonds.

Dans cet opéra, la condition des femmes n’est pas très reluisante. Gilda, totalement sous l’emprise de son père, semble destinée à vivre recluse, alors que les autres femmes, Maddalena, la Comtesse de Ceprano et, d’une certaine façon, Giovanna, sont à la merci des hommes.

Le regard de cette société d’hommes sur les femmes est assez choquant. La pièce a d’ailleurs fait scandale entre autres pour cette raison. Chaque production de Rigoletto cherche à trouver une façon de traiter la question du libertinage sexuel. Or je relie cette question à Rigoletto lui-même, qui suggère au Duc de faire enlever la Comtesse de Ceprano et qui ne montre aucune sympathie pour la situation de Monterone, lequel déplore la perte d’innocence de sa fille. Tout cela se retourne contre Rigoletto et l’histoire devient noire. Il n’y a dès lors plus de lumière, si ce n’est dans le personnage du Duc – celui-ci garde une nonchalance qui lui permet de continuer à avancer. Gilda, quant à elle, est vraiment seule. Comme beaucoup d’héroïnes d’opéra, elle trouve une vraie force lorsqu’elle comprend la vérité. Elle prend alors sa destinée en main en décidant d’aller contre la volonté de son père et de se sacrifier pour l’homme qu’elle aime, sacrifice magnifique et passionné.

Les thèmes abordés dans cette oeuvre sont particulièrement variés et toujours actuels. Quels sont les plus importants pour vous ?

L’amour – et donc la mort. L’amour est examiné ici sous toutes ses formes. L’amour absolu, l’amour physique, l’amour filial aussi. Il y a quelque chose de terriblement égoïste chez Rigoletto, dans sa manière de protéger sa fille. Car Gilda n’a pas le droit de vivre sa vie. Mais peut-être que la profession terrible qu’exerce Rigoletto anime sa quête de pureté une fois qu’il rentre chez lui. On connaît l’importance des relations père-fille dans les oeuvres de Verdi, or celle de Rigoletto avec Gilda va très loin.

Verdi considérait que Rigoletto était sa meilleure composition. La partition est en effet particulièrement brillante et dramatique, mêlant des moments intimes et des scènes de foule. Comment comptezvous traiter le choeur ?

Ici, le choeur d’hommes représente la cour, il joue un rôle majeur dans l’action. Et il produit aussi un effet incroyable dans la musique de tempête de l’acte III, quand il imite le souffle du vent. À l’inverse de La Traviata, où Verdi recherche un certain réalisme, Rigoletto n’est pas une oeuvre réaliste. C’est un ouvrage mélodramatique, parfois même expressionniste dans son écriture, qui dégage une grande théâtralité. Verdi a le génie de passer très abruptement de moments très sophistiqués à des passages plus élémentaires, puisque c’est ainsi qu’il voit la réalité. Et il y a aussi un côté brut dans son art. Il faut trouver un équivalent scénique à cette double facette. Le défi est le même pour tous les opéras de Verdi : laisser vivre les émotions et laisser toute la place à l’expressivité verdienne, à son cri du coeur.

Propos recueillis par Marie Goffette

article - 30.4.2014

 

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