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Après son remarquable Macbeth en juin 2010, le metteur en scène Krzysztof Warlikowski est de retour à la Monnaie avec Médée, la production qui marqua ses débuts tonitruants dans notre théâtre au printemps 2008. Cette reprise nous permet de retrouver la soprano Nadja Michael dans le rôle-titre et le ténor Kurt Streit dans celui de Jason. Pour l’artiste polonais, retrouver Médée est l’occasion d’apporter plus de nuances encore à sa mise en scène afin de signifier combien cette histoire inventée il y a plus de 2500 ans par les Grecs de femme étrangère, délaissée et finalement meurtrière résonne avec notre époque.
Lorsque vous décidez de vous consacrer à un opéra, qu’est-ce qui détermine votre choix ? Le sujet ? Le texte ? La musique ?
La musique et l’histoire à parts égales. Elles sont inséparables.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de monter cette oeuvre de Cherubini ?
Le personnage de Médée, une des figures les plus importantes que l’on connaisse au théâtre. Médée a traversé les siècles et les genres : le théâtre grec, de multiples versions dans la tradition du théâtre, et d’autres à l’opéra autant au XVIII e siècle qu’au XIXe ou au XXe. Chaque siècle a donné une vision de Médée. C’est pourquoi je ne veux pas me limiter strictement au personnage de l’opéra de Cherubini. Je crois que le personnage de cet opéra concentre toutes les autres figures de Médée que l’on connaît au théâtre. Disons que l’on sort du cadre même de l’opéra de Cherubini à chaque fois que l’on s’interroge sur Médée. On y ajoute quelque chose. Ce que je ferai.
Est-ce que certains éléments vont changer par rapport à la production de 2008 ?
J’envisage quelques changements. Je suis en train de travailler à des choses que je veux modifier mais je crois que cela viendra vraiment au moment où je m’y remettrai avec l’équipe, pendant les répétitions. Il y aura des changements dans la scénographie et dans les costumes. Peut-être que le personnage de Médée est celui qui changera le moins.
Vous aviez souhaité proposer de nouveaux dialogues parlés, contemporains, qui renforçaient l’actualité de cette oeuvre. Comment envisagez-vous l’équilibre entre la musique de Cherubini, le texte chanté et ces dialogues parlés modernisés ?
Le texte chanté a une tout autre dimension. Le chant crée une distance avec le texte. Nous sommes en train de les réécrire les dialogues parlés. C’est un élément supplémentaire qui différenciera cette reprise de la production d’il y a trois ans.
Vous êtes particulièrement sensible au cinéma et à la littérature. Quelles ont été vos principales sources d’inspiration pour cette production ?
Il y a bien évidemment les fameuses adaptations de textes grecs. Dans ce spectacle, il y a une influence de Pasolini, bien sûr, et de Lars von Trier… Mais je me suis intéressé à toutes les adaptations contemporaines, notamment la version flamande de Tom Lanoye.
En 2008, vous vous êtes aussi inspiré d’Amy Winehouse pour le personnage de Médée. Quelle est votre vision de la figure de Médée aujourd’hui ?
C’était peut-être l’apparence d’Amy Winehouse d’il y a quelques temps [cet entretien a été effectué avant le décès tragique de la chanteuse. NDLR]. Mais je crois que cela montrait quelque chose que l’on n’aime pas toujours chez les femmes. Cette indépendance, ce look contradictoire, je dirais trop en rapport avec le monde masculin. Donc ça, c’était une touche particulière. Je ne voulais pas vraiment transformer Médée en un autre personnage. Mais voilà, c’est une image forte qui, à l’époque, me paraissait percutante pour le personnage. Il faut aussi se rappeler que Médée est une étrangère là où elle vit. Comment montrer une étrangère sur une scène ? Bien évidemment, les mariages mixtes sont nombreux dans des pays comme la France, la Belgique, et dans pratiquement toute l’Europe aujourd’hui. On y rencontre des femmes, leurs enfants, et des maris issus des sociétés européennes. Ces familles sont assez fréquentes. En évitant des stéréotypes faciles, j’ai cherché à montrer ce que pouvaient devenir des rapports entre une femme, qui vient de loin, et un homme, lorsque tout s’écroule. Tout ce qui touche à Médée est très fort, violent. Ce désespoir. Cette histoire est toujours si puissante avec cet élément essentiel qu’il s’agit d’une étrangère et que, dans la pièce, elle est la seule à venir d’ailleurs. Il y a elle et tous les autres.
Selon vous, pourquoi ce mythe de Médée nous est-il si proche ?
Ce drame, on peut l’envisager sous l’angle de la femme étrangère, mais aussi dans une perspective plus globale ; on voit alors un homme qui abandonne sa femme et veut conserver ses deux enfants, et ça s’approche alors plus encore d’un fait divers d’aujourd’hui. Un fait divers où l’on aurait en dénouement du drame une mère désespérée d’être abandonnée par l’homme qu’elle aime. Elle se bat pour ne pas être séparée de ses enfants car elle sait qu’elle ne peut pas vivre sans eux. À un moment, les tuer devient la seule issue. Donc, à part cette touche pittoresque d’une femme aux multiples visages, l’étrangère, la prêtresse, la sorcière, qui vient de loin et que l’on n’arrive pas à comprendre, dont les règles de vie ou les principes sont d’une certaine manière enracinés dans une autre culture archaïque, on peut voir le côté étranger de cette Médée, ou la voir juste en tant que femme, semblable aux milliers de femmes abandonnées et poussées au crime, du même coup.
Comment voyez-vous la relation entre Médée et Jason ?
Je me demande s’il y a de la place pour une relation entre ces personnages. On ne sait pas s’il y a de l’amour. Quoiqu’il en soit, je crois que la vie des couples de cultures différentes est toujours un peu différente de celle des autres. Les couples mixtes ont toujours été un peu en marge de la société. Donc, ce n’est pas seulement la relation de couple entre Jason et Médée qu’il faut avoir à l’esprit, c’est aussi la condamnation par la société, encore visible aujourd’hui, de ces couples différents. Comme le reflète par exemple le célèbre film de Fassbinder, Tous les autres s’appellent Ali, dans lequel on suit une des relations les plus taboues de la société allemande : celle d’une femme allemande avec un Marocain, qui sont en outre séparés par une grande différence d’âge. L’Allemande est une femme d’âge mûr et le Marocain est un jeune homme. Leur amour est injustifiable aux yeux de cette société qui les condamne, sans vouloir admettre un instant que leur relation puisse être quelque chose de profond et de vrai, complètement indépendant de l’intérêt d’avoir des papiers en règle par exemple. Ce tabou existe toujours, malgré toutes les oeuvres d’art, malgré tout le cinéma qui en parle beaucoup, malgré la littérature, etc.
Comment envisagez-vous cette reprise à la Monnaie ?
Avec Christophe Rousset, on continue de s’écouter, on essaie toujours d’apprendre l’un de l’autre et de resserrer l’oeuvre du côté de la musique, du côté de l’histoire, de la narration ou du plateau pour que cela se serve et aille dans la même direction. Évidemment que trois ans plus tard, je reconnais une certaine naïveté, la naïveté de ce premier regard d’il y a longtemps. Aujourd’hui, j’ai mûri. Nadja Michael sans doute aussi, puisqu’elle revient à ce personnage de Médée après l’avoir chanté dans un autre opéra, Medea in Corinto de Giovanni Simone Mayr. Je crois qu’elle aussi amène avec elle un univers plus mature de trois ans. Ce sera très intéressant. Finalement, on se retrouve après des années avec une plus grande expérience, pour servir cet opéra avec le désir de redonner vie à une histoire qui peut paraître souvent trop éloignée, trop antique, trop enfermée dans une forme traditionnelle par la faute d’un certain type de théâtre et d’opéra.
Propos recueillis par MG