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Król Roger

Entretien H. Haenchen

La Monnaie - Entretien H. Haenchen

Le programme artistique de la présidence polonaise de l’Union européenne, auquel la Monnaie a décidé d’apporter un large soutien au cours de l’automne, ne pouvait manquer de débuter dans notre théâtre par Król Roger de Karol Szymanowski. Œuvre magnifique, sensuelle et profonde, sans doute la plus accomplie du compositeur polonais, elle compte parmi les chefs-d’oeuvre du répertoire lyrique de la première partie du XXe siècle. Après son formidable Parsifal en janvier dernier, le chef d’orchestre allemand Hartmut Haenchen est de retour à la tête de l’Orchestre symphonique de la Monnaie pour une version en concert de l’histoire troublante d’un roi en quête d’identité.

L’opéra Król Roger de Karol Szymanowski est – en dépit de son grand lyrisme – peu connu et rarement représenté. À quoi cela pourrait-il être dû ?
Si l’on regarde l’historique des représentations, force est de constater qu’il est en effet très peu joué. Créé en 1926, il n’a été représenté en Allemagne qu’en 1928, à Prague en 1932, et il a fallu attendre 1975 avant qu’il ne soit monté au Royaume-Uni... Je pense qu’il y a deux raisons à cela. D’abord, Szymanowski a été découvert relativement tard dans l’histoire de la musique du XXe siècle. Szymanowski profite également de l’admission de Mahler dans le grand répertoire de concert, parce que ces deux compositeurs ont, selon moi, un langage musical un peu comparable. Entre-temps, il a aussi bénéficié d’un regain d’intérêt grâce aux nombreux enregistrements de ses oeuvres sur cd. Il en va de même avec Król Roger : depuis une douzaine d’années, cette oeuvre est davantage représentée. La deuxième raison, c’est que le sens, le « message » de cette oeuvre, n’est pas si clair que cela...

De quoi parle cette oeuvre selon vous ?
Cette oeuvre philosophe en fait sur une nouvelle société. Tout se déroule sur fond d’un culte figé que l’on ne peut discuter. S’y oppose un personnage qui propose une conception du monde complètement différente, novatrice, dont le contenu reste cependant vague. Avec le débat qui agite l’Église catholique aujourd’hui, cela semble extrêmement actuel... L’oeuvre présente plusieurs facettes, telles que l’opposition entre dogme et culte dionysiaque ou attrait pour la beauté de la nature, exprimé dans le grand hymne final à la nature... J’y vois un conte moderne sur un courant politique aux contours vagues, d’où la difficulté à comprendre l’oeuvre.

Elle présente des conceptions opposées du monde...
Nous savons que Szymanowski éprouvait une grande fascination pour les diverses cultures du bassin méditerranéen. La Sicile médiévale fut un véritable creuset de ces cultures, ce n’est donc pas un hasard si Król Roger s’y déroule. En Sicile, on trouve aussi bien une église byzantine qu’un palais royal et un théâtre antique, et ce sont précisément ces trois lieux, avec leur culture respective, qui servent de cadre aux trois actes de l’oeuvre. Szymanowski a lui-même longuement bricolé le livret, surtout le troisième acte, dont il a profondément modifié le contenu pendant la composition en 1920. Dans le livret, il explorait les valeurs culturelles qui sous-tendent notre propre culture, issue de la chrétienté, mais ayant égale ment subi les influences beaucoup plus anciennes de la culture antique. Cette attention me semble de nouveau en phase avec notre époque ! Et même si le récit reste parfois un peu vague, cette oeuvre présente une telle force musicale qu’elle va, sans nul doute, émouvoir et passionner.

Entend-on ces différents mondes dans la musique également ?
Je pense qu’ils sont clairement audibles ! Szymanowski essaie de tout synthétiser en une grande ligne, mais sous cette grande ligne, il y a tout de même des références évidentes à la culture byzantine ou antique – le pentacorde, par exemple – ainsi que des références aux différents lieux où elle se situe, aux cultures qui sont ici réunies. Musicalement, on trouve de même un éventail très large : du choral grégorien, de forme très stricte, à une danse sauvage à la sensualité toute straussienne, qui va presque jusqu’au délire. Et cela aussi est très actuel : des jeunes gens qui dansent jusqu’à en tomber d’épuisement...

Le grand lyrisme est la première chose que l’on remarque dans cette oeuvre, de même que la beauté sonore. Ce n’est pas si évident si l’on pense qu’elle est de la même époque que Wozzeck d’Alban Berg. Où situez-vous Król Roger dans l’histoire de la musique ?
Je pense en effet que la parenté avec Berg n’est pas si étroite, quand bien même je situe toujours Berg dans le prolongement du romantisme tardif ! Lorsque je dirige Berg, je n’y vois pas vraiment une musique à la structure strictement réfléchie, pour moi c’est une musique sensible et remplie d’émotions, en dépit du fait que sa construction soit réfléchie à l’extrême ! Pour moi, Szymanowski se situe au contraire plutôt entre Strauss et Janáček. Sa sonorité opulente est à comparer à celle de Strauss, tandis que la langue des passages rythmiques renvoie à L’ Affaire Makropoulos de Janáček. Mais en fin de compte, Szymanowski a développé un langage et un style très particuliers – ainsi qu’il ressort par exemple de sa Troisième symphonie, qui s’inscrit à l’évidence dans la continuité du romantisme tardif. L’oeuvre de Szymanowski présente ici et là quelques passages atonaux, mais elle n’est pas atonale – ni plus ni moins que la Neuvième symphonie de Mahler, qui comporte aussi quelques passages atonaux.

Szymanowski reste également très classique pour ce qui est des structures formelles, n’est-ce pas ?
Oui, il essaie d’associer des formes spécifiques aux différents mondes de cette oeuvre, et retourne pour ce faire à des formes très classiques. Cela se remarque tout particulièrement au premier acte. On y trouve des passages très comparables à son Stabat Mater, une oeuvre que je trouve géniale car il parvient à y combiner toutes les formes de la musique d’église – par nature traditionnelle – avec une harmonie qui ressortit vraiment au XXe siècle. C’est ce qu’il fait aussi dans Król Roger.

Comment Szymanowski écrit-il pour l’orchestre ?
Król Roger est une partition d’une beauté sonore considérable. Mais je dois reconnaître que la richesse de l’orchestration se fait au détriment d’un équilibre parfait entre les chanteurs et l’orchestre – même quand l’orchestre est dans la fosse. On voit que Szymanowski n’avait pas l’expérience de compositeur d’opéra dont fait preuve par exemple Wagner dans ses derniers opéras, où les chanteurs restent tout à fait audibles, même avec un grand orchestre... Je dois donc de temps à autre « aider » les chanteurs et l’orchestre à maintenir l’équilibre, en particulier lorsque l’orchestre est sur scène.

Et à quoi ressemble son écriture vocale ?
Elle est très lyrique et se chante très bien ! En fait, certains solos sont davantage de grands lieder pour orchestre que des airs, comme le monologue de Roxana, dont Szymanowski a également autorisé l’exécution en concert.

On assimile parfois Król Roger davantage à l’oratorio qu’à l’opéra. Est-ce justifié ?
C’est un opéra qui est effectivement très proche de l’oratorio, et qui fonctionne bien en version de concert ! Le metteur en scène qui s’essaie à cet opéra a la difficile mission d’en proposer une interprétation claire et convaincante de bout en bout. Je l’ai également dirigé en version scénique et je sais donc par expérience qu’il est très difficile d’atteindre un bon équilibre sonore. L’option de diriger Król Roger dans une version de concert me convient donc parfaitement !

Propos recueillis par Reinder Pols

article - 26.8.2011

 

Król Roger
Opéra

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