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Depuis toujours, La Fura dels Baus est attirée par les mythes et les fictions aux dimensions universelles. Avec OEdipe de George Enescu, son metteur en scène Alex Ollé a une occasion unique d’interroger l’une des figures phares de l’antiquité grecque, celle d’un homme marqué depuis sa naissance par le destin et qui s’engage, en pleine maturité, dans un voyage intérieur vers la vérité. Celle-ci ne lui apparaissant qu’après avoir traversé des épreuves terribles jusqu’au seuil de la mort. Après l’énorme succès de sa mise en scène du Grand Macabre de György Ligeti, l’artiste catalan s’apprête à développer pour cet OEdipe un nouveau monde visuel saisissant et inattendu.
La Fura dels Baus se consacre désormais presque exclusivement à l’opéra. Cela ne représente-t-il pas pour vous un énorme saut par rapport à vos débuts ?
Si, mais cela me semble être une évolution parfaitement normale. Quand elle a débuté, La Fura dels Baus était une troupe de théâtre de rue en Catalogne. Nous avons expérimenté beaucoup de choses pour trouver notre langue théâtrale mais, progressivement, des lignes directrices esthétiques se sont précisées : l’interaction avec le public, l’utilisation d’espaces, de musiques, de mouvements non conventionnels, l’emploi de matériaux industriels et organiques, l’intégration de nouvelles technologies... Avec cette nouvelle formule de théâtre, nous avons touché un public qui n’est pas un public typique de théâtre. Nous avons fait nos premiers pas dans le théâtre musical avec La Atlántida, une cantate scénique de Manuel de Falla d’après le mythe d’Hercule. Puis il y a eu rapidement une suite, avec Le Martyre de Saint Sébastien de Claude Debussy. Et ensuite, Gerard Mortier nous a invités aux Salzburger Festspiele...
En quoi la scène de l’opéra vous attire-t-elle autant ?
À vrai dire, avec La Fura dels Baus, nous avons évolué de façon très intuitive vers l’opéra. La musique a toujours été une constante dans nos productions, parfois même au point d’en déterminer la perspective. En outre, nous avons toujours recherché le spectacle total, et nous le trouvons parfaitement dans l’opéra – pensez à Richard Wagner et à son Gesamtkunstwerk... À La Fura, nous venons tous de disciplines différentes : certains des arts plastiques, d’autres du théâtre, de la musique, de la danse... Je pense que ce travail multidisciplinaire est en quelque sorte la marque de fabrique de notre ensemble. Aujourd’hui, cet aspect multidisciplinaire et le travail avec de grands ensembles ne se trouvent plus au théâtre, mais exclusivement à l’opéra, où l’on peut collaborer avec un choeur, des mimes, des chanteurs, des musiciens... Nous agissons maintenant avec le choeur de la même manière que nous avons précédemment travaillé avec le public. Nous faisons des spectacles au milieu du public, avec des corps en mouvement. Cela donne tout un éventail de possibilités nouvelles. Et c’est pour cela que nous sommes maintenant davantage engagés dans l’opéra que dans le théâtre.
Comment abordez-vous l’OEdipe d’Enescu ?
Ce qui concerne la musique, je le laisse au chef d’orchestre. Ce qui m’intéresse surtout, c’est le mythe ! Le mythe d’Œdipe est pour moi un des plus grands classiques. Je le considère comme une lutte pour la vérité. On pourrait argumenter qu’il est également question de pouvoir dans OEdipus Rex ; mais au fond, il s’agit toujours de la quête de la vérité, avec toutes les conséquences qu’elle peut avoir. Cela me passionne au plus haut point ! Dans OEdipe, je veux essayer d’expliquer ce mythe dans le temps. Le temps est un concept très complexe... Dans La Machine infernale, l’interprétation moderne d’Œdipe par Jean Cocteau, j’ai trouvé beaucoup de choses qui m’ont inspiré, mais ce qui m’a plu avant tout, c’est l’idée que sa machine infernale puisse être une sorte de machine temporelle. Le mythe traverse ainsi le temps, depuis l’Antiquité jusqu’au moment où nous sommes ici, au théâtre.
C’est un projet ambitieux ! Comment comptez-vous le réaliser scéniquement ?
Je veux une scène atemporelle, avec tout de même des allusions à différentes époques. Je vais vous donner quelques exemples. Ça commence par un porche baroque, sous lequel se tiennent septante choristes, vingt figurants et quinze solistes. Ils sont disposés verticalement, les uns au-dessus des autres, comme dans une arcade gothique ornée de statues à l’entrée d’une cathédrale. Ce décor laisse ensuite place au divan du cabinet de psychanalyse de Sigmund Freud, où je situe la scène entre Œdipe et Mérope. Puis viennent les symboles du fascisme, parce qu’ils reflètent pour moi l’esprit de la confrontation d’Œdipe avec la sphinge. La sphinge, une femme ailée aux pattes de lion qui suscite la peur, prend chez moi la forme d’un avion de la Deuxième Guerre mondiale... C’est avec ce genre d’images que je veux travailler, à chaque instant. On ne peut attendre de ces images une évidence, il faut y ajouter une logique, un certain déroulement chronologique, mais elles véhiculent bien des références à de nombreux symboles connus de différentes époques. Elles rappellent en permanence certains aspects de notre monde, de notre existence. Ce que je veux rendre avec ça ? La force du mythe au fil du temps, jusqu’au jour d’aujourd’hui !
Vous avez déjà cité Freud. Sa psychanalyse est-elle une clé pour comprendre votre vision de cette oeuvre ?
Non ! Absolument pas ! Je veux donner des clés qui ouvrent des portes, et non pas qui les ferment ! Il y a bien sûr des références freudiennes. Mais l’approche psychanalytique n’est pour moi qu’une possibilité. Il y a d’autres aspects qui sont bien plus fondamentaux...
Lesquels selon vous ?
Le destin ! Le temps et le destin sont pour moi les deux idées de base. Dans notre production, le destin se présente sous la forme d’un fleuve d’argile envahissant, dont on ne peut plus se défaire. Que l’on touche quelqu’un, et le voilà à son tour embourbé. C’est la catastrophe écologique d’octobre 2010 en Hongrie qui nous en a donné l’idée : tout le monde se souvient de la marée rouge sortant d’une usine d’aluminium, qui ne respectait rien et menaçait tout. Dans notre production, tant le décor que les costumes seront recouverts d’une couche d’argile. Le destin a tout dévasté !
OEdipe n’est-il donc que le jouet du destin ?
Œdipe se trouve en chacun de nous. Nous partageons sa lutte pour découvrir la vérité de la vie ! Sa vie est dominée par l’incertitude, il vit dans une tension constante. Il cherche la vérité, mais toujours dans une atmosphère d’incertitude. On pourrait le comparer à un agent de police qui découvre que l’assassin, c’est lui, ou à une victime qui découvre que le criminel, c’est elle. La tragédie réside dans le fait que son destin est inéluctable parce qu’il est déjà en lui. Vieux de plusieurs milliers d’année, le mythe d’Œdipe n’en reste pas moins actuel. Il est typiquement classique : il continue d’exister, il survit à tout !
Propos recueillis par Reinder Pols