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Salome

Entretien Guy Joosten

La Monnaie - Entretien Guy Joosten

Après une Elektra qui fut très appréciée par notre public et la critique, le metteur en scène belge retrouve Richard Strauss avec Salome, autre oeuvre magistrale, inspirée de la pièce d’Oscar Wilde, qui connut un retentissement considérable lors de sa création en 1905 à Dresde. Femme excessive, au bord de l’effondrement, à la recherche de sa propre identité, en lutte avec un contexte familial qui l’étouffe, l’héroïne de cette tragédie compte parmi les plus fascinants personnages féminins du répertoire, à la fois femme fatale, victime et sidérante meurtrière à la recherche de l’amour. Guy Joosten en donne une vision contemporaine passionnante.

Salome est un opéra qui a donné lieu à de très nombreuses représentations. Est-ce que cela influence votre vision de la pièce ?
L’historique des représentations d’une pièce – aussi riche soit-il – ne m’apparaît jamais comme un inconvénient. Je connais évidemment les versions existantes, mais elles ne m’influencent pas directement. Certes, il y a toujours des images qui vous restent en mémoire, des interprétations avec lesquelles vous n’êtes pas d’accord, ou au contraire, mais tout cela ne suffit pas pour se mettre à travailler sur une pièce. Dans le cas présent, Salome fait écho à ma fascination pour les figures féminines. À partir de mes mises en scène pour la Monnaie, on peut déjà en dresser la liste suivante : Lucia di Lammermoor, Électre, Salomé, et prochainement Lucrèce Borgia... Ce sont à chaque fois des femmes qui doivent livrer un combat existentiel, à la vie ou à la mort, pour assurer leur survie, pour exprimer leurs sentiments, leurs émotions, pour pouvoir mener leur vie amoureuse... Ce sont toutes des femmes combattives, enfermées dans un rôle de victime dont elles vont se libérer d’une façon ou d’une autre. Parmi les trois premières, Salomé est la plus active. Elle est celle qui fait librement ce qu’elle pense devoir faire pour se venger de la vie qu’elle a vécue jusque-là : elle se venge d’Hérode, mais aussi de Iokanaan, qui n’a jamais voulu la voir comme une personne mais seulement comme la « fille de ». Une jeune femme en quête de sa propre identité, d’une existence à elle, d’une manière personnelle d’exprimer ses frustrations. C’est cela qui me fascine.

Mais Salomé est aussi différente de Lucia ou Électre…
Ce qui distingue Salomé, c’est l’absence d’amour. Elle ne connaît pas l’amour ! Lucia a un amant, Électre a son frère, mais Salomé n’a personne ! Dans le monde de Salomé – même si l’on remonte le fil de son arbre généalogique –, l’amour est toujours lié au pouvoir et à la possession, il n’est jamais question d’amour pur. On ne peut s’attendre à ce qu’une jeune femme ayant grandi dans un tel environnement sache subitement ce qu’est l’amour véritable. Mais l’amour a également à voir avec la mort, ce qu’elle comprend très bien. Raison pour laquelle elle se venge en réclamant la tête de Iokanaan : ce désir situé à la croisée entre éros et thanatos, devant lequel tous les autres reculent, c’est précisément cela qui lui donne le pouvoir. Salome est une pièce qui parle du désir, de l’amour, mais surtout de l’amour perverti : c’est une pièce pervertie !

Est-ce que Salomé ne recherche pas la pureté de l’amour auprès de Iokanaan ?
Je pense que son comportement est plutôt stimulé par la façon dont les autres traitent Iokanaan. C’est sur ce point que ma vision diverge de toutes les autres représentations de Salome que j’ai vues. Iokanaan, c’est qui ou c’est quoi ? Quand on met en scène Salome, c’est l’une des principales questions à résoudre ! Pour moi, Iokanaan est la conscience, et on ne peut pas assassiner la conscience, on ne peut pas s’en débarrasser ni la mettre en prison. La conscience est à l’intérieur de soi, ce sont donc plutôt les autres personnages qui sont les prisonniers de Iokanaan. Salomé peut se venger de son entourage en prenant possession de l’objet de leur peur. Par ailleurs, elle s’attaque aussi à Iokanaan parce qu’elle ne comprend pas que cet homme, qui n’appartient visiblement pas au monde dans lequel elle a grandi et auquel elle veut s’arracher, la traite comme si elle était l’une d’entre eux, au lieu de la considérer comme une jeune femme en quête de son identité.

Comment allez-vous caractériser Salomé ?
Je veux la sortir de son rôle d’icône. On la présente toujours comme un symbole de la beauté, du désir, comme un objet ; mais cette approche est très limitée, car Salomé traverse une formidable évolution ! Cela me fascine de découvrir comment une personne qui a toujours été enfermée dans un rôle d’icône peut subitement s’humaniser. Ce processus me passionne. Salomé est celle qui évolue, alors que les autres restent coincés dans leur fonction, dans le schéma que leur impose le monde. J’ai beaucoup de respect pour elle, car elle parvient à se libérer de son rôle d’icône – aussi horrible et cruelle qu’en soit la manière. Elle s’insurge contre le monde décadent d’Hérode et d’Hérodias, dans lequel elle n’a jamais appris ce que signifie l’amour. Le mariage d’Hérode avec Hérodias est uniquement motivé par la soif de pouvoir du premier. S’y ajoute l’amour perverti d’Hérode pour sa belle-fille. Ce climat décadent fait d’excès, de luxe, de sexualité pervertie est le cadre dans lequel Salomé a grandi, et c’est aussi le cadre dans lequel je veux inscrire la production. Ici, Salomé règle visiblement ses comptes avec son histoire incestueuse. Cet aspect m’intéresse beaucoup, et c’est dans cette optique que j’ai résolu la question de la célèbre danse des sept voiles.

Alors comment solutionnez-vous « le problème de la danse » ?
La danse est une convention théâtrale dont il faut forcément tenir compte ! La seule possibilité est de s’en tenir à ce qui est écrit ! Je vois que beaucoup de collègues en sont gênés et tentent d’y répondre en recourant à des applications multimédias. Pour éviter ce que le médium rend justement si unique, on arrive alors à un « pis-aller ». Quand vous vous attaquez à ce genre de problème, il faut d’abord s’interroger sur sa raison d’être, sa signification. J’y vois clairement un dévoilement, un épanchement ! Pour moi, cette danse représente la vengeance de Salomé dévoilant, épanchant le secret qui l’accable depuis des années : l’inceste qui a sans doute eu lieu avec l’accord tacite d’Hérodias. Elle veut s’en débarrasser et peut seulement le faire en brisant le silence par la provocation. Lors du « festin » d’Hérode, elle trouve la tribune par excellence – tous les dignitaires religieux sont présents – pour révéler ce qui se passe ! Certes, c’est un sujet aussi vieux que le monde, que l’on retrouve par exemple dans le film danois Festen. Mais tandis que là, tout reste dans le cercle familial, l’histoire de Salomé obtient plus de publicité grâce aux nombreux invités. Du coup, le déni – car le déni est le grand problème de cette thématique – devient impossible. Dans Salome, il n’y a pas d’échappatoire ! Et il n’y a pas un mot de trop, pas une note de trop. Tout cela est écrit pour aboutir à ce point, et ce d’une manière si juste, si pénétrante, si délibérée qu’on ne peut l’éviter. Dans ma mise en scène, je n’ai donc pas pu faire autrement que de faire ressortir cette action de Salomé.

Opéra en un acte, Salome se déroule – tout comme Elektra – en un seul lieu, mais vous en faites deux scènes. Pourquoi ?
Il me semble parfaitement clair que deux mondes coexistent dans ces deux pièces, et il m’a paru important de le donner à voir ! Dans Salome, je regarde les événements depuis l’autre monde, la figure de Iokanaan faisant fonction de charnière. Il m’importait de trouver un concept permettant de montrer que le monde des autres est la prison, que ce sont eux qui sont hermétiquement enfermés « dans une membrane » et que Iokanaan est l’homme libre. Vu que la grande confrontation entre Salomé et Iokanaan – qui a lieu dans son monde à lui – se passe au début, il faut ensuite un changement pour montrer quel est cet autre monde. Le livret mentionne également deux lieux, mais là le problème est résolu par un changement à vue. Pour moi, il est important de distinguer clairement ces deux mondes et de tout définir à partir de la figure de Iokanaan...

Vous avez déjà présenté cette production à Barcelone, en 2009. Allez-vous y apporter des modifications à Bruxelles ?
De toute façon, ce sera différent, car je vais m’attacher à caractériser la nouvelle Salomé. Pour les représentations à Bruxelles – comme à Barcelone d’ailleurs –, nous avons volontairement choisi une jeune chanteuse qui débute dans ce rôle. Cela signifie qu’on va partir de zéro – à l’intérieur du cadre que je viens d’esquisser – pour façonner ce personnage dans un dialogue entre tous les intervenants, y compris le metteur en scène. Ce qui me semble tout à fait passionnant !

Propos recueillis par Reinder Pols

article - 1.12.2011

 

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