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Opéra à la phénoménale palette de couleurs orchestrales qui soulignent la profondeur des éléments dramatiques de l’oeuvre du compositeur tchèque, Rusalka est une oeuvre chère au chef d’orchestre Ádám Fischer qui en connaît toutes les nuances pour l’avoir déjà dirigée à la Monnaie lors de la création de cette production. Fort de son expérience à la tête de très nombreux orchestres dans les plus grands théâtres ou festivals d’opéra, il est aujourd’hui un artiste engagé qui apporte aux jeunes metteurs en scène un regard précieux et attentif sur les oeuvres lyriques, un regard dont Stefan Herheim notamment a su apprécier la profondeur.
Vous dirigez de nombreux concerts symphoniques, mais aussi des productions lyriques – pour le moment vous vous consacrez surtout à Mozart. L’opéra et la musique instrumentale sont-ils pour vous étroitement liés ?
Oui et non, parce que l’opéra requiert d’autres qualités : l’opéra se rapproche davantage de la musique de chambre, où vous avez des « partenaires » musicaux. Dans le contexte d’une symphonie, j’ai certes aussi des partenaires, mais nous collaborons d’une manière différente. Ce sont deux faces d’une même histoire qui ont chacune leur particularité. J’aime à croire que les deux genres ne sont pas si éloignés l’un de l’autre ; je vais à la recherche du quatuor à cordes dans un opéra de Wagner, et je me mets en quête de l’opéra ou de la charge dramatique dans un quatuor à cordes de Mozart. Chaque oeuvre doit livrer une histoire émotionnelle, même si cela n’est pas verbalisé. Ce qui fait l’intérêt d’un genre musical quel qu’il soit, c’est l’association des éléments dramatiques et intimes.
Vous revenez à la Monnaie diriger la même production qu’en 2008. Songez-vous à lui donner d’autres accents ou reprendrez-vous le travail dans la même ligne ?
J’ai désormais l’avantage de connaître la production… Et l’on peut toujours trouver une meilleure manière d’interpréter une oeuvre. Je ne veux pas initier un autre mode de travail mais je veux tirer parti de mon expérience d’il y a trois ans. Celle-ci me permet d’anticiper sur le résultat final. Même si, à l’opéra, on ne peut jamais décider à l’avance le cours que prendront les choses : il faut réagir à ce qui se passe sur scène. Diriger une production d’opéra, c’est comme mettre en scène une pièce de théâtre. Lorsqu’un metteur en scène impose sa vision sans tenir compte de la personnalité des chanteurs, de leur manière de chanter, de se mouvoir sur scène, le résultat final s’en fait ressentir. Il est essentiel pour un chef d’orchestre de pouvoir estimer et utiliser les capacités des chanteurs. Cela signifie aussi qu’il doit pouvoir être flexible avec ses propres idées.
Comme une partie de la distribution est nouvelle, notamment les deux interprètes de Rusalka, aborderezvous certains aspects autrement ?
Il y aura en effet des modifications, mais à l’intérieur du cadre connu. Mon travail consiste à découvrir qui sont mes « partenaires » : sur scène, mais aussi dans l’orchestre. À moi de tirer profit de leurs talents ! Laissez-moi illustrer cela par un exemple. Quand je souhaite que la musique exprime la joie, il s’agit de ma décision. Un flûtiste interprétera cela d’une certaine manière, un autre proposera autre chose – et c’est cela que je veux rendre possible à l’intérieur d’un cadre. Je dois déterminer les grandes lignes du canevas au sein duquel les qualités personnelles de mes partenaires pourront être mises en valeur.
C’est une belle idée…
En effet, l’idée est belle, mais dans la pratique, les choses prennent parfois une autre tournure ! Une telle approche permet à certains musiciens de donner le meilleur d’euxmêmes, d’autres ont par contre besoin d’indications beaucoup plus claires et concrètes. Il s’agit donc de découvrir comment aborder chacun des musiciens…
Cela requiert un certain sens de la psychologie…
Il est essentiel d’avoir de la psychologie, mais aussi de l’expérience. Karajan a dit un jour qu’il faut quarante ans d’expérience pour devenir chef d’orchestre… Pour être un véritable chef à soixante ans, il faut donc s’y mettre à vingt ans… et accepter que les quarante premières années comptent pour du beurre… (rires)
Revenons-en à Rusalka : cette production situe résolument le conte de la naïade à notre époque.
L’histoire est d’actualité à toutes les époques : il y est question des gens qui confondent leurs espoirs et désirs avec la réalité. Ils veulent atteindre un objectif et sont déçus quand la réalité ne répond pas à leurs attentes. Dans notre société, cela pourrait se passer ainsi : une fille musulmane et un garçon non musulman se marient et espèrent que leur mariage sera une réussite. Chemin faisant, ils découvrent que cela ne marche pas – en raison de leur entourage, des mentalités ou de tout autre chose. Mais ils ne peuvent plus revenir à leur point de départ. J’ai raconté ce récit à titre d’illustration, mais c’est bien de cela qu’il s’agit dans Rusalka : cette oeuvre raconte l’un des conflits fondamentaux de la vie, un conflit qui peut prendre mille visages différents. Chaque opéra que nous jouons, chaque histoire que nous racontons, devraient nous renvoyer à notre situation et à nos problèmes.
Dvořák a donné un sous-titre à son opéra : « conte lyrique ». Quelles indications l’interprète peut-il en tirer ?
Cela montre que Dvořák n’a pas voulu écrire un opéra « classique », dominé par une action rapide et des situations conflictuelles. Dans son opéra, les émotions se développent lentement ; la musique de Rusalka est plus proche de ses symphonies que de l’opéra italien. Et cette « lenteur » rend l’oeuvre d’autant plus intense !
Quel est l’apport musical de Dvořák ? Rusalka est et reste l’un de ses opéras les plus appréciés. À quoi cela tient-il ?
C’est en effet l’opéra de Dvořák qui a remporté le plus de succès, mais celui-ci est relatif comparé à celui d’un opéra comme Trovatore de Verdi, par exemple ! Dvořák utilise le développement symphonique et le large flux de la musique pour raconter une histoire. À moi de faire en sorte que le public ne ressente pas la « lenteur » en tant que telle. Rusalka est le genre d’oeuvre qui requiert un investissement total des moyens, l’approche chambriste côtoyant le grand geste symphonique, comme je le mentionnais au début de cet entretien. Si l’on ne s’y prend pas ainsi, il se pourrait que le public d’opéra, habitué à une intrigue plus rapide, considère – tout à fait à tort – cette oeuvre comme ennuyeuse. C’est le pire qui puisse arriver.
Ne faites-vous pas confiance à la force dramatique de la partition ?
Ce n’est pas ce que je veux dire. D’un point de vue dramatique, c’est simplement une oeuvre atypique ! Une partie du public a tendance à rejeter ce qu’il ne connaît pas. Si vous donnez une mauvaise interprétation de Die Zauberflöte, le spectacle peut encore remporter du succès, l’oeuvre reste intacte. Avec Rusalka, ce n’est pas possible. Cet opéra se caractérise par une palette phénoménale de couleurs orchestrales et d’éléments dramatiques. Notre travail consiste à en dégager le drame, car il n’apparaît pas de lui-même.
Il est frappant de constater à quel point cette production se concentre sur l’universalité des thèmes abordés…
C’est ce qui en fait une bonne production selon moi : elle nous révèle les liens entre l’oeuvre et notre vie, nos sentiments d’aujourd’hui. Je suis convaincu que toute représentation d’opéra doit viser un tel objectif. L’opéra doit nous toucher !
Une dernière question : quel regard portez-vous, en tant qu’artiste hongrois, sur l’année écoulée qui fut si tumultueuse ? Je pense à votre départ de l’opéra de Budapest, à la présidence hongroise de l’Union européenne et à l’attention que les médias ont alors accordée aux problèmes de la société hongroise, je pense aussi à la production Intolleranza de Nono que vous auriez dû diriger à Bruxelles…
Avec le recul, je dois constater que j’ai bien fait de quitter l’Opéra national hongrois. Cependant, je ne me réjouis pas du tout d’avoir vu juste : cinq directeurs généraux se sont succédés à la tête de l’institution depuis mon départ il y a un an – un triste record. D’un point de vue politique, ce qui se passe en Hongrie est tragique, et cela continue d’évoluer dans la mauvaise direction. Chaque jour apporte son lot de nouveaux incidents et développements. Il faut suivre tout cela de près, car la situation est préoccupante. Et ce n’est pas seulement en Hongrie qu’il faut rester vigilant, mais partout en Europe.
Propos recueillis par Marie Mergeay