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Lothar Koenigs

Entretien Lothar Koenigs

La Monnaie - Entretien Lothar Koenigs

En octobre, Lothar Koenigs dirige ce concert passionnant. Il regroupe les compositeurs qui furent sollicités, vainement, par la veuve d’Alban Berg pour terminer le troisième acte de son opéra Lulu, Arnold Schoenberg, Anton Webern et Alexander von Zemlinsky. À leurs côtés figure Johannes Brahms, le « progressiste » comme le nomma Schoenberg. Un programme viennois par un chef qui ne dissimule pas sa passion pour les années glorieuses cette capitale musicale.

Durant la période où vous dirigerez Lulu de Berg, vous donnerez également un programme de concert composé de musiques de Schoenberg, Webern et Zemlinsky. Ce ne peut être un hasard...

Non, en effet, ce programme fait largement écho à Lulu. Après la mort d’Alban Berg, Helene, sa veuve, demanda à trois compositeurs, à savoir Schoenberg, Zemlinsky et Webern, de terminer le troisième acte de Lulu. Si tous trois lui assurèrent qu’il était possible de terminer l’opéra inachevé de Berg, tous trois déclinèrent cependant la commande, quoique pour des raisons très différentes. Arnold Schoenberg butta sur un passage du troisième acte du livret de Lulu où il était question de « Saujud » [cochon de Juif] – un terme qu’il ne pouvait accepter dans cette période d’antisémitisme latent. Anton Webern avait pour sa part une tout autre conception de la composition que Berg : il travaillait des jours durant à un morceau qui n’allait peut-être durer que onze secondes. À ce rythme, il n’aurait probablement jamais terminé la partition de Lulu, ni écrit d’autres oeuvres personnelles… L’histoire est encore différente pour Alexander von Zemlinsky : il n’était absolument pas à l’aise dans le monde de la dodécaphonie. Dans ses compositions, Zemlinsky n’a jamais quitté le langage harmonique de la fin du romantisme ; si dans certaines compositions il a porté l’harmonie à l’extrême, il n’est cependant jamais passé à l’atonalité !

En quoi Brahms s’inscrit-il dans ce projet ?

Nous voulions associer l’oeuvre des trois compositeurs précédemment cités à celle d’un compositeur qui a toujours servi de brillant modèle à la Seconde École de Vienne, à savoir ce bon vieux Brahms. Pour de nombreuses raisons – et pas seulement sur le plan formel –, dans ses cours, Schoenberg a toujours présenté Brahms comme l’un de ses grands modèles. Il enseignait beaucoup en s’appuyant sur les partitions de Brahms, s’inscrivant ainsi en faux contre les préjugés de nombreux contemporains qui affectaient de voir en Brahms un compositeur conservateur – il le considérait davantage comme « Brahms le progressiste ». Voilà pourquoi nous avons réuni ces quatre compositeurs.

Et pourquoi précisément la Deuxième symphonie de Brahms ?

Il règne une atmosphère sombre dans les trois morceaux des compositeurs choisis pour terminer Lulu – autant dans la Passacaglia de Webern que dans la Première symphonie de chambre de Schoenberg ou les Maeterlinck-Lieder de Zemlinsky. Il m’a semblé bon de faire contraster cette atmosphère avec une oeuvre plus animée, et mon choix s’est porté sur la Deuxième symphonie de Brahms ! De prime abord, on ne peut la qualifier de symphonie « joyeuse », mais il règne clairement dans cette oeuvre une autre couleur que dans les trois autres symphonies de Brahms. Cela dit, la vraie raison de ce choix est peut-être que j’aime énormément cette Deuxième symphonie !... (rires)

Pourquoi avez-vous choisi des oeuvres de la période « romantisme tardif » de Schoenberg et Webern, et non des oeuvres de leur période dodécaphonique ?

J’ai privilégié ici l’unité stylistique du programme : les oeuvres choisies se rattachent encore clairement à la fin du romantisme, tout en portant déjà en elles le renouveau. Webern a composé la Passacaglia op.1 à l’issue de sa période d’apprentissage auprès de Schoenberg, à l’instar de Berg avec sa Sonate pour piano op.1. La Passacaglia de Webern me semble déjà très moderne : elle est certes en ré mineur, mais la cinquième note est parfaitement étrangère à cette tonalité (normalement, il n’y a pas de la bémol en ré mineur !) ; cette oeuvre présente ainsi dès le début une brèche vers le futur. Il en va de même pour la Première symphonie de chambre de Schoenberg, dont l’harmonie repose encore indéniablement sur un fondement familier, mais qui, par sa complexité, sa polyphonie et l’expansion de sa langue tonale, se trouve à un point de non-retour où le compositeur ne peut plus poursuivre le chemin emprunté, à moins d’en tirer les conséquences logiques et de s’engager vers l’atonalité.

Existe-t-il aussi un lien musical entre ces oeuvres et les Maeterlinck-Lieder de Zemlinsky ?

Pas au même niveau, mais il existe indéniablement un lien fort. De même que Schoenberg a donné des cours de composition à Webern et à Berg, Zemlinsky a enseigné quelque temps à Schoenberg. Nous avons choisi ses Maeterlinck-Lieder, qui comptent selon moi parmi ses oeuvres les plus fortes. Les lieder apportent en outre une autre couleur à ce programme.

Avec ce programme, approche-t-on davantage l’esprit romantique de Berg que la modernité de sa technique de composition ?

On pourrait l’affirmer, mais en réalité, ce programme a été conçu de façon beaucoup plus pragmatique. Nous sommes partis des trois compositeurs qui avaient été sollicités pour achever le troisième acte de Lulu, mais ensuite, la préférence du chef d’orchestre a eu la préséance. Je suis vraiment fasciné par la Vienne du tournant du XXe siècle. J’aurais vraiment aimé vivre à cette époque. C’est incroyable tout ce qui s’y est passé en musique, en littérature, en peinture… Elle était en effervescence, et pas seulement du fait de la Seconde École de Vienne : peu après que Schoenberg a écrit sa Première symphonie de chambre, Stravinsky s’est mis à ses premiers ballets, avec L’Oiseau de feu, Debussy a composé ses grandes oeuvres impressionnistes, et Rachmaninov travaillait encore dans un style très romantique – et tous oeuvraient à un niveau incroyablement élévé. Depuis lors, nous n’avons plus connu une telle richesse. Je suis vraiment heureux de ce programme, parce qu’il dépeint parfaitement l’époque où je me sens le plus à l’aise.

Propos recueillis par Reinder Pols

article - 12.9.2012

 

Lothar Koenigs
Concert

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