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La Dispute

Entretien Karl-Ernst & Ursel Herrmann

La Monnaie - Entretien Karl-Ernst & Ursel Herrmann

Les mises en scène que Karl-Ernst et Ursel Herrmann ont réalisées à la Monnaie depuis 1982 restent gravées dans la mémoire collective. Avec La Dispute, ils relèvent un nouveau défi en abordant leur première création contemporaine. À cette occasion, Ursel Hermann participe en outre pour la première fois, avec la complicité de Joël Lauwers, à la rédaction d’un livret, lequel puise son inspiration dans l’oeuvre de Marivaux. Comme de coutume, Karl-Ernst signe non seulement la mise en scène, mais aussi les décors, costumes et éclairages de cette production.

C’est la première fois que vous travaillez sur une création contemporaine. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous lancer dans cette nouvelle aventure ?

Nous n’avons en effet jamais travaillé sur un opéra contemporain, mais nous étions très enthousiastes à l’idée d’essayer au moins une fois dans notre vie. Nous n’avons pas choisi la pièce de Marivaux, elle a été proposée par Benoît Mernier. Cette idée nous a enthousiasmés, tout comme la possibilité d’écrire nous-mêmes le livret.

Comment avez-vous collaboré avec Benoît Mernier ? Connaissiez-vous son oeuvre de compositeur ?

Nous connaissions un peu son travail. Pendant la rédaction du livret, la préparation, la composition, nous avons été extrêmement proches. Nous avons vraiment mené une étroite collaboration. Maintenant, on entre dans une deuxième phase au cours de laquelle on essaie de faire vivre l’opéra. C’est encore un autre moment de développement lorsque le chef d’orchestre et les chanteurs se rajoutent et où l’on voit ce qu’il est possible de faire.

La Dispute de Marivaux est à la base de l’opéra, mais pas seulement…

Nous avons d’abord tous lu la pièce de Marivaux, et nous avons eu la sensation que malgré ses géniales qualités, l’oeuvre était un peu courte et aussi trop maigre pour en faire un opéra. Nous avons lu d’autres textes de Marivaux et nous les avons ajoutés. C’était notre matériel pour le livret : tous les textes de Marivaux qui existaient. Nous n’avions pas encore de matériel musical au départ, bien entendu. Il fallait donc élaborer le livret sans aucune contrainte, tout était encore possible. En approfondissant l’univers de Marivaux et en lisant toutes ses pièces, nous avons découvert certaines pièces totalement inconnues. Comme nous voulions enrichir les personnages du Prince et d’Hermiane, nous avons donc puisé ici et là pour leur donner plus de consistance. Notre intérêt n’était pas de réécrire en utilisant les mots de Marivaux, mais d’aller chercher dans d’autres pièces des situations qui convenaient à La Dispute. Le thème est en réalité toujours le même chez Marivaux. Il est en fait toujours question de relations entre des êtres qui s’aiment et se déchirent ou ne s’aiment plus et se déchirent tout autant.

Comment ce thème se décline-t-il dans La Dispute et en quoi vous touche-t-il particulièrement ?

Marivaux pose toujours la question de savoir si on peut se fier à ses sentiments ou aux sentiments des autres. Il parle donc de l’incertitude dans les sentiments amoureux, de la complexité des rapports amoureux, de l’usage du mensonge et de la vérité. Dans la rédaction du livret, nous avons introduit deux nouveaux personnages empruntés principalement à La Réunion des amours, petit bijou de Marivaux, où l’auteur nous présente le Dieu Amour partagé en deux personnages, Amour et Cupidon : l’amour platonique, idéal, face à l’amour léger, plus libertin. En introduisant ces deux nouveaux personnages ainsi que leur dispute originelle sur la « bonne façon d’aimer », « notre » dispute se produit à trois niveaux : celui des dieux, celui des hommes – en fait celui d’un couple amoureux plus expérimenté – et celui des jeunes. L’expérience ne se restreint dès lors pas aux jeunes, mais touche également le couple plus âgé qui est lui aussi manipulé, observé et manoeuvré par les dieux. Le fait d’avoir séparé en trois niveaux d’observation accentue énormément le côté laboratoire et le fait que des gens se sentent observés, scrutés dans leur quotidien. Il s’agit là de la couleur la plus moderne de Marivaux, qu’on peut retrouver de nos jours chez les jeunes qui utilisent les réseaux sociaux pour se révéler et s’ouvrir complètement.

Comment imaginez-vous le monde des jeunes et le monde du couple mûr ?

Le monde des jeunes est si limpide… L’expérience consiste à faire en sorte que ces jeunes – qui ne connaissaient précédemment qu’eux-mêmes ou leurs éducateurs – apprennent différemment tout ce qui a trait aux relations, comment tout découle des relations. Tout ce qui leur arrive est nouveau, c’est toujours une première fois. L’amour, l’amitié, la haine, l’incertitude… Le monde émotionnel auquel ils étaient auparavant cantonnés s’ouvre peu à peu. C’est une grande différence par rapport à Hermiane et au Prince, qui ont déjà vécu toute une vie. Ils sont en réalité déjà à la fin de cette relation, au bord d’une crise, et ils se demandent s’ils veulent la perpétuer ou y mettre fin. C’est une tout autre phase de la vie, une tout autre atmosphère que le monde des jeunes. Leurs réactions dépendent beaucoup de la motivation, de la fatigue… Il n’y a plus cette euphorie et cette certitude, par exemple. Les jeunes croient encore qu’ils conserveront toujours les mêmes sentiments, alors qu’Hermiane et le Prince n’ont plus la certitude que les sentiments perdurent. Ils savent qu’ils ne sont pas éternels. On a donc une opposition entre des jeunes qui croient que tout sera immortel, que l’amour n’aura jamais de fin, et un couple plus âgé qui montre que justement la durée est mise totalement en danger et que l’infini n’existe pas.

Est-ce que la manière de préparer une création contemporaine est totalement différente que de la préparation d’un opéra de répertoire ? Quelle a été votre approche ?

Le travail n’est pas différent de celui d’une mise en scène de Don Giovanni, par exemple. Le temps qui s’est écoulé entre la naissance du livret et la première prise de connaissance de la musique a été absolument passionnant, compte tenu des nombreuses rencontres de travail avec le compositeur.

Karl-Ernst Herrmann, en plus de la mise en scène, vous signez aussi les décors, les costumes et les lumières de la production. Selon vous, est-ce que l’opéra est un art dont il est impossible de séparer les différentes disciplines ?

Il est effectivement impossible de séparer les différents arts qui composent l’opéra, par contre, il est possible d’en multiplier les créateurs. C’est une question de collaboration. Quand on est en présence de plusieurs personnes, il faut une collaboration particulièrement bonne, étroite… Une entente est nécessaire entre plusieurs créateurs. C’est un peu risqué par rapport à la maîtrise des différents éléments qui composent l’opéra. Il est essentiel de ne pas séparer les disciplines. Soit les diverses énergies arrivent à se mettre ensemble, soit on se charge de tout ! C’est peut-être plus facile de maîtriser seul les différents aspects de l’opéra. Les deux méthodes ont leurs avantages. L’autre méthode veut dire qu’il y a plus d’yeux, donc aussi plus d’avis. Cela dépend des gens. Mais l’essence de l’opéra, c’est la fusion des arts qui le composent. L’objectif est qu’il y ait une unité à la fin. Comme dans la musique.

Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?

Notre inspiration est la plus large possible, qu’elle vienne d’un film, d’un livre, d’un événement particulier… Pour La Dispute, la nature a joué un rôle important, plus précisément l’opposition entre la nature et la civilisation, et le trajet que vont faire les jeunes de l’une à l’autre. Tout nous influence ! On ne peut pas répondre dans l’absolu. La ligne de conduite, c’est toujours le texte et la musique.

Propos recueillis par Marie Goffette

article - 28.2.2013

 

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