La Monnaie ¦ De Munt

Entretien Jan Van Outryve

La Monnaie - Entretien Jan Van Outryve

Permettre à des adolescents de découvrir sous une forme originale et contemporaine la musique irrésistible d’Antonio Vivaldi, telle est la principale motivation du compositeur Jan Van Outryve, du metteur en scène Wouter van Loy et des compagnies Muziektheater Transparant & DeRoovers. Dans un séduisant dispositif qui s’appuie sur des projections de vidéos et de photographies, cet oratorio particulier, un montage efficace et surprenant de quelques-unes des plus belles pages du créateur italien, évoque la passion et l’amour d’Orlando. Un spectacle tout public. Une occasion rêvée de surprendre vos enfants ou petits-enfants.

Que peut offrir l’histoire d’Orlando au public d’aujourd’hui ?

Ce dont vous ne pouvez faire abstraction, lorsqu’il est question du personnage d’Orlando, c’est de l’oeuvre de Ludovico Ariosto, dit l’Arioste (1474-1533). Ce poète italien, dramaturge et courtisan à la cour ducale de Ferrare, écrit en 1516 l’épopée Orlando furioso. Vous pourriez comparer son livre à une bible. Ce recueil d’histoires à propos du guerrier Orlando, transmises oralement, est incontestablement une source d’inspiration de la très riche tradition narrative portant sur le Roland furieux, tel qu’on le connaît dans nos régions. J’ai découvert l’oeuvre de l’Arioste lorsque, conjointement avec graindelavoix et Björn Smeltzer, j’ai réalisé la production Viaggio Sulla luna pour « De Zomer van Antwerpen ». Pour cette production axée sur le personnage d’Orlando, nous avons pratiquement tout dû faire nous-mêmes : depuis l’interprétation instrumentale jusqu’à la manipulation des marionnettes. Une énorme expérience pour moi ! Nous avons joué au milieu du public, dans un grand hangar éclairé aux bougies. Déjà à l’époque j’avais été frappé par la force et la simplicité de cette histoire originelle, et par les possibilités qu’elle offrait d’être mise en musique et d’en illustrer le contenu. Ainsi m’est venue l’envie de la transférer dans mon propre monde sonore. Je peux aussi comparer cette expérience avec le sentiment qui naît en vous à la lecture, par exemple, de Roméo et Juliette de Shakespeare. Vous êtes complètement aspiré par le sentiment qu’il ne s’agit pas seulement de personnes que vous ne connaissez pas, mais aussi que l’histoire vous raconte quelque chose d’intangible, qui concerne tout le monde. Des choses universellement connues sont formulées de façon à vous subjuguer plutôt qu’à vous instruire. L’histoire d’Orlando revêt pleinement cet aspect intemporel. Dans le célèbre Lamento d’Orlando ce n’est pas seulement le héros qui déplore sa bien-aimée : les pierres, la nuit, les arbres, la nature tout entière, sont en pleurs.

À quelle occasion avez-vous écrit la musique de votre Orlando et sous quelle influence ?

La demande est d’abord venue du Muziektheater Transparant de faire quelque chose autour de la musique d’Antonio Vivaldi et de l’histoire d’Orlando. Avec le metteur en scène Wouter Van Looy, nous avons décidé de ne pas nous atteler littéralement au chef-d’oeuvre de Vivaldi, Orlando furioso, mais plutôt de chercher une symbiose entre le style imagé du poème de l’Arioste et l’immense univers musical de Vivaldi. L’idée de remonter à la source me plaisait beaucoup, et la recherche de la musique exacte, des instrumentistes et des chanteurs adéquats, me rapprocha par hasard de quelque chose d’autre qui m’influença fortement : l’oeuvre de l’artiste, graveur et illustrateur français Gustave Doré. La manière dont il a illustré certaines parties de l’épopée d’Orlando dans ses dessins à la plume, dont il a réussi à imposer l’environnement d’un tableau, la matière d’un environnement, la température de la lumière et les éléments naturels extrinsèques dans un contexte humain, c’est ce à quoi j’ai aussi voulu parvenir par la musique. Après une longue phase expérimentale qui déboucha sur un projet pour des jeunes, Villa Vivaldi, nous en sommes finalement arrivés à une forme que vous pourriez décrire comme un poèmeoratorio : les lignes narratives et les personnages se rapprochent et s’éloignent alternativement, et ce qui s’en dégage est d’une part un sentiment de confusion, d’autre part un sentiment de forte reconnaissance.

Comment avez-vous fait votre choix dans l’oeuvre de Vivaldi ?

Je peux comparer au mieux mon procédé de travail avec le comportement d’un enfant dans un magasin de bonbons, rempli de sucreries musicales de Vivaldi. C’est incroyable tout ce que cet homme a écrit en une seule vie ; des concertos, des opéras, de la musique religieuse, etc. Chez Vivaldi, tout est clair et net : la vie, la jeunesse, la cocaïne de la vie, la foi méridionale, extravertie. Les solos sont souvent un hommage à un instrument particulier mais aussi à la pure liberté qu’offre la vie, et à côté de la passion de sa musique et des timbres impressionnistes de ses sons, l’élément extraverti s’oppose très vivement à l’introverti. Je prend un grand sachet pour y mettre les meilleurs bonbons que j’emporte à la maison : je les caresse, je les considère séparément ou en prend un, délicieux, pour le manger, puis je les utilise enfin pour bricoler. Ensuite je vais à la recherche d’instrumentistes et de chanteurs, de personnes qui m’émeuvent, que souvent je connais déjà et qui connaissent ma manière de travailler et me font confiance. J’envisage d’autres instruments de notre époque (toujours en ayant déjà à l’esprit leurs interprètes) qui pourraient fort bien convenir. C’est ainsi que j’ai choisi un Hammond pour « steaming coloured continuo », des percussions pour « school of emotions », l’accordéon diatonique pour « melancholic seduction », et ailleurs encore un « upper filled violin free styled » et un « filled violin contemporary roasted », un violoncelle « romanticly flavoured », une contrebasse « acousticly grounded ». Une soprano pour évoquer l’âme et un baryton comme narrateur. Pour ces instruments, je réalise des arrangements, je cherche une forme, je stocke le tout dans mon ordinateur, je retire à l’occasion ceci ou cela, j’appelle quelqu’un pour essayer quelque chose. Ce faisant, de nouveaux éléments apparaissent : des fragments de textes sélectionnés, des images que nous cherchons, des choses que nous voulons avoir sous forme de récits. Moimême je me mets à écrire de nouvelles choses et je sollicite mon inspiration pour conférer à l’ensemble une dimension intemporelle. Je construis ma propre histoire d’Orlando avec les éléments d’une sorte d’énorme boîte de lego.

Comment le public peut-il distinguer différents personnages à travers les voix de deux chanteurs seulement ?

La forme musicale que j’ai choisie est une forme concertante, comparable à un oratorio. Deux chanteurs racontent une histoire qui s’est déroulée il y a longtemps. Pour approfondir davantage encore les émotions et sensibilités des divers personnages, ils se glissent dans leur peau. Puis ils ressortent de leur rôle et poursuivent la narration. Pour que le public puisse suivre, une traduction du texte est projetée. Elle permet de comprendre le où, le comment et le quoi, si bien que grâce à la musique, le public se laisse porter par les paroles de l’Arioste.

Vous travaillez aussi comme musicien interprète, en tant que luthiste. Que ressentez-vous lorsque vous ne prenez pas activement part à l’interprétation d’une oeuvre dans laquelle vous vous êtes immergé ?

Dans certains cas, je participe moi-même à la représentation, mais je reste aussi volontiers à distance de façon à pouvoir mieux écouter. En tant que luthiste et joueur de continuo, je connais très bien la musique de Vivaldi dans ses fondements. Les joueurs de basse continue ont pour rôle d’accompagner et de remplir ce qui doit l’être. Le grand avantage est que vous découvrez beaucoup de partitions que vous apprenez à connaître grâce à la partie de basse. J’aime beaucoup l’interprétation « à l’ancienne » de la musique, celle qui respecte les maîtres anciens. Mais pour moi, c’est une influence musicale parmi d’autres ; elles me donnent le sens et le besoin d’y répondre, d’en faire ma propre histoire.

Propos recueillis par Linda Lovrovic