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Il Trovatore

Entretien Dmitri Tcherniakov

La Monnaie - Entretien Dmitri Tcherniakov

De Moscou à Paris, de Madrid à Amsterdam, d’Aix-en-Provence à Berlin ou à Munich, le jeune metteur en scène russe n’a cessé de surprendre au cours des dernières années par ses lectures passionnantes, stimulantes et inattendues du répertoire. Grâce à son immense talent, Dmitri Tcherniakov est de ceux qui savent convaincre, même les plus réticents, que l’opéra est un art contemporain. Depuis longtemps il attendait ce rendez-vous avec Il Trovatore. Sur la scène de la Monnaie, il peut enfin faire vivre cette histoire d’amour tragique, de jalousie et de vengeance. Il est impossible d’échapper à ses souvenirs ou à ses cauchemars.

Le public belge ne vous connaît pas encore, pourriez- vous nous parler de votre manière de travailler ? Qu’est-ce qui vous inspire ?

Si je savais où se trouve ma source d’inspiration, je me débarrasserais sans doute de toutes ces complications douloureuses liées à mon travail et je serais totalement heureux et serein. Je saurais à ce moment-là où m’adresser pour avoir des réponses assurées. Mais cette source d’inspiration n’existe pas… Ou, pour le dire autrement, je ne sais jamais prévoir ce qui va exercer une influence sur moi et quand ça va arriver. Mais j’ai évidemment ma propre méthode pour établir une relation avec l’oeuvre que je suis en train de monter. Il faut que j’apprenne systématiquement absolument tout de cette oeuvre, que je lise et que je fouine partout, même dans ce qui semble être complètement à côté et pas du tout important. C’est une sorte de sacrifice rituel. J’ai, d’une certaine manière, ma propre technique personnelle que j’applique dans mon travail depuis des années pour mettre en scène un spectacle. Mais au fond, ça ne garantit rien du tout non plus. Chaque spectacle est particulier et part de choses complètement différentes. Et je ne peux pas savoir à l’avance où m’adresser pour trouver de l’inspiration. Généralement, tout cela est toujours très difficile pour moi, c’est une sorte de travail physique très lourd, comme lorsqu’on enfonce des pieux dans le sol.

En plus de la mise en scène, vous assurez également les décors de la production. Vous procédez toujours de cette manière ?

C’est devenu une sorte d’habitude, je le fais depuis longtemps maintenant. Je ne me suis jamais préparé à une carrière de scénographe et ça n’a jamais été mon métier. J’ai fait des études pour devenir metteur en scène, mais depuis des années je conçois aussi les décors. Ça a commencé tout à fait par hasard, quand je faisais une de mes premières mises en scène au milieu des années 1990 dans un théâtre – dramatique – russe. Je devais créer un spectacle avec un scénographe chevronné, mais on n’était pas du tout sur la même longueur d’ondes. Pour lui, cette production était sans importance et il n’envisageait même pas de se déplacer dans la ville où nous travaillions. Cette situation m’était tellement insupportable que je suis arrivé à persuader la direction de me confier le décor, tout en gardant son nom sur l’affiche, son salaire et sa participation formelle ! C’était évidemment une aventure sans précédent et un risque, mais comme il n’est jamais venu voir le spectacle, il n’a jamais su que c’était moi qui avais fait le décor ! C’étaient mes débuts… mais je ne me considère pas comme scénographe, le décor n’est qu’une partie de mon travail de metteur en scène.

Vous avez déjà mis en scène d’autres opéras de Verdi. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous intéresser aujourd’hui à Il Trovatore ?

J’ai déjà monté Macbeth, Aida et Simon Boccanegra. Il Trovatore sera mon quatrième Verdi, mais c’est probablement le projet que je désirais le plus réaliser. Je voulais mettre en scène cette musique depuis toujours, ce qui provoquait la surprise de beaucoup de mes collègues. Je dirais que cette oeuvre n’est pas très populaire chez les metteurs en scène. Mais moi je connais cette musique depuis mon enfance, je l’écoutais sans arrêt sur de vieux disques en vinyle. C’est véritablement le premier opéra de Verdi que j’ai connu.

Vous avez la réputation de donner une nouvelle lecture des oeuvres que vous abordez. L’histoire du Trovatore est assez complexe. Comment l’envisagez-vous ?

Le spectacle que je vais monter à la Monnaie sera très intime, ce sera un « spectacle de chambre ». Pas du tout comme on a l’habitude d’imaginer une production d’Il Trovatore. Ce ne sera absolument pas un Trovatore brossé dans les tons gras et criards typiques de l’opéra. On va être très proches des personnages, je veux dire des personnages principaux. On aura la possibilité de les voir et de découvrir leur vie dans les moindres petits détails et d’une façon quelque peu inattendue.

Quels sont, selon vous, les grands thèmes de cet opéra ?

Je crois que les thèmes principaux de cet opéra sont le passé, le temps et la mémoire. Comment y voir clair ? Comment saisir tout cela ? Comment faire converger vers un même sens tous les événements de la vie qui nous paraissent inaccessibles et disparates ? Et où repose le mot de l’énigme de toutes ces mésaventures de la vie ?

Vocalement, les rôles principaux de cette oeuvre sont particulièrement difficiles et techniques. Comment travaillez-vous avec les chanteurs ?

J’essaie de me rapprocher d’eux et d’éliminer les distances. Je n’y arrive pas toujours parce que pour certains ce n’est pas du tout naturel. Mais ce qui m’importe, c’est d’inciter les chanteurs à être audacieux, intrépides et même crâneurs. J’essaie aussi de susciter leur curiosité et de les intéresser à tout, sans qu’ils se limitent à la technique même, pour que tout ce que l’on fait ensemble se joigne en quelque sorte à l’expérience individuelle de chacun. Je veille à ce que tout cela reste personnel, sans devenir théâtral. Et ce qui est aussi important, c’est qu’ils s’investissent.

Vous montez régulièrement des opéras en Russie et en particulier pour le Bolchoï, mais aussi dans de nombreux théâtres européens. Les publics sont sans doute fort différents, les attentes aussi. Est-ce que le lieu de création influence votre démarche artistique ?

En fait, je conçois plutôt un spectacle en partant de mes propres intuitions et je ne n’essaie pas de m’imaginer les réactions d’une certaine image collective d’un spectateur moyen. L’essentiel, c’est que je me plaise à moi-même. Mais c’est très difficile. Je ne peux même pas dire qu’il y a un spectacle que j’ai monté que j’aime complètement et inconditionnellement. Ça n’a jamais été le cas. Je ne peux me remémorer que certains moments, très rares, de bonheur et de satisfaction qui proviennent de telle ou telle scène, ou d’instants qui, soudainement, un jour, se jouent comme s’il n’avaient pas été conçus par moi et répétés de sang-froid, mais comme s’ils existaient en eux-mêmes, naturellement, en dehors d’une volonté quelconque. Je ne sais pas pourquoi ça arrive tout à coup, mais c’est dans ces moments-là que je suis sûr que j’ai fait ce qu’il fallait.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler pour la Monnaie ?

C’est un théâtre très beau, où travaillent des gens très sympathiques. Ce n’est pas juste pour le dire, mais c’est vrai qu’ici, tout me paraît invraisemblablement sympathique ! Ça ne m’arrive pas tous les jours. Et c’est pour moi très important parce que je vais passer un bout de ma vie dans ce théâtre. Pour moi, c’est fondamental de le passer avec des personnes que j’apprécie.

Propos recueillis par Marie Goffette
d’après une traduction simultanée du russe vers le français par Macha Zonina

article - 12.5.2012

 

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