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Lucrezia Borgia

Entretien Guy Joosten

La Monnaie - Entretien Guy Joosten

Après Lucia di Lammermoor, le metteur en scène belge Guy Joosten est de retour au Cirque Royal avec une nouvelle production de Lucrezia Borgia du même Donizetti. Nombreuses sont les raisons qui l’enthousiasment dans ce projet. Au premier lieu, il y a l’histoire d’une femme exceptionnelle qui a marqué la Renaissance, grande séductrice dont le seul nom faisait frémir de désir et de peur, marquée par de profondes blessures intérieures qu’elle dissimulait aux hommes qui la côtoyaient. En second lieu, il y a une configuration spatiale très particulière propre à ce théâtre qui demande des solutions scéniques et théâtrales spécifiques. Enfin, il y a la musique de Donizetti qui apporte une atmosphère unique à cette tragédie d’amour et de sang.

Il n’y a pas si longtemps vous montiez Lucia di Lammermoor et aujourd’hui vous mettez en scène Lucrezia Borgia de Donizetti. Qu’est-ce qui vous fascine tant dans le belcanto ?

Il faut bien reconnaître que tous les opéras du belcanto n’ont pas un livret de qualité, mais certains livrets ont un véritable intérêt dramatique et ne sont pas surchargés de répétitions superflues qui ne servent qu’à étaler une virtuosité vocale. Lucia di Lammermoor se range dans cette catégorie, mais aussi Lucrezia Borgia – et on pourrait y inclure Maria Stuarda. De plus, Lucrezia Borgia est basé sur un épisode historique remontant à une période qui me fascine, la Renaissance italienne. Une telle oeuvre vous invite naturellement à farfouiller dans la culture de cette époque. Et, last but not least, il y a cette fascination pour le personnage-titre qui, au fil du temps, a été sujet à toutes sortes d’interprétations et d’éclaircissements ; cela me passionne d’aligner ces interprétations et d’en distiller ma propre vision.

Derrière ce livret de Felice Romani pour Lucrezia Borgia se cache Victor Hugo. Cela n’est-il pas d’emblée une garantie de qualité ?

Victor Hugo est en effet l’auteur de la pièce de théâtre française sur laquelle s’est basé Felice Romani. C’est une oeuvre intéressante, mais Lucrezia, le personnage- titre, me semble caractérisée de façon assez unilatérale. La musique de Donizetti lui prête une dimension plus profonde. Je veux dire que la présentation par Victor Hugo de cette femme, exposée comme un être infâme issu d’une lignée d’infâmes, est plus nuancée dans la musique et le livret de Donizetti. Et en ce sens, l’opéra est historiquement plus juste que la pièce de théâtre de Hugo. En effet, Lucrezia est issue d’une lignée décriée, les Borgia, et il est clair que le sang entachait les mains de nombreux membres de cette famille – comme par exemple le frère aîné de Lucrezia qui, à la tête d’une armée barbare, avait sillonné l’Italie et sa périphérie. Mais je trouve que le personnage est rendu de façon plus nuancée dans l’opéra. Victor Hugo a écrit sa pièce peu après la révolution de 1830 à Paris et a évidemment été fortement impressionné par ce contexte où les détenteurs du pouvoir étaient suspects par définition. Mais je dois interpréter la pièce aujourd’hui ! Et lorsque je compare le roman d’Hugo avec le livret de cet opéra, la caractérisation complexe de Lucrezia qu’en donne le livret m’interpelle davantage.

Dans sa préface, Victor Hugo décrit Lucrezia Borgia comme un mélange d’abjection morale et de beauté physique, de dignité royale et d’amour maternel. Bref : un monstre avec un coeur de mère… Après Salomé, Elektra et Lucia, Lucrezia n’est-elle pas clairement un nouveau visage dans votre galerie de portraits de femmes puissantes ?

Oui, tout à fait ! Il s’agit ici d’une mégère avec une certaine dose d’humanité, une combinaison attirante et fascinante ! En mégère cruelle, nous la voyons à deux reprises impliquée dans un complot où – à son insu – son propre fils risque de mourir. D’autre part nous ne pouvons pas non plus oublier le contexte : cette femme a été forcée par son mariage de se défaire de son enfant illégitime et de refouler son amour maternel. Nous ne savons pas si le personnage de Gennaro fait vraiment référence à l’enfant illégitime de Lucrezia Borgia attesté par l’histoire, mais on sait très bien qu’elle avait un enfant illégitime et que, dans son contrat de mariage, il était clairement stipulé qu’elle devait l’éloigner d’elle. N’est-ce pas quelque chose de très brutal ? Je trouve aussi que, dans cet opéra, son amour maternel est rendu d’emblée avec beaucoup de subtilité. C’est un opéra avec de nombreux malentendus et de nombreux secrets : l’amour de Lucrezia pour son fils Gennaro, l’amour de Gennaro pour l’inconnue qui s’avérera plus tard être sa mère, l’amour d’Orsini pour Gennaro… sont tous des sentiments qui doivent rester enfouis. Et puis les malentendus qui en découlent : Alfonso qui croit, à tort, connaître l’amant de sa femme, la vengeance de Lucrezia qui, par deux fois, est sur le point d’assassiner son propre fils… Le cocktail de secrets et de malentendus fait qu’on ne peut se borner à la décrire comme un être seulement maléfique.

Vous ressentez apparemment beaucoup de sympathie pour elle…

J’ai en effet de la sympathie pour la manière dont, dans le contexte de son époque – à la cour de Ferrare, avec ses règles strictes, un mari violent, l’adultère –, Lucrezia n’en veux pas moins laisser libre cours à son instinct maternel. Il est triste de voir à quel point elle est humiliée à la fin du prologue, lorsqu’elle est soudain confrontée à la vision des victimes de ses agissements – non pas en tant que mère, mais dans l’exercice de son rôle politique, lié au pouvoir – et il est poignant de la voir danser sur une corde raide pour garder au mieux l’équilibre entre ces deux extrêmes. Dans la deuxième partie de la pièce elle incarne la femme au pouvoir dont le nom est souillé, et lorsqu’elle veut en assumer les conséquences, elle se retrouve à nouveau confrontée à son rôle de mère. Sans cesse elle doit passer de l’un à l’autre, et il n’est pas étonnant que, dans cette mascarade de thèmes et de sentiments, elle s’égare quelquefois.

Donizetti et Hugo situent l’histoire à Venise et Ferrare, vers 1505. Où et quand la situez-vous ?

Je ne veux pas encore tout dire à ce sujet, mais je peux dire que nous avons cherché un cadre symbolique pour le rôle central que joue Lucrezia dans les différentes thématiques et problématiques dont nous venons de parler. C’est un aspect important. Et d’autre part les fêtes maintiennent la pièce en effervescence. Compte tenu de l’architecture à part du Cirque Royal, nous n’avons pas cherché une historisation ou concrétisation du temps et du lieu, mais plutôt une solution abstraite et symbolique qui fasse le lien entre ces deux données majeures.

Avec Lucia, vous nous avez révélé de nouvelles possibilités qu’offre le Cirque Royal. Poursuivez-vous dans cette lancée avec Lucrezia Borgia ?

C’est ma quatrième production au Cirque Royal et ce n’est pas facile de remplir à nouveau ce grand espace d’une manière appropriée. De mes expériences antérieures – à coup sûr avec Lucia – j’ai appris combien il était important de laisser le spectateur assister de tout près aux événements. Nous voulons que le public puisse vraiment sentir battre le pouls de la pièce. Je trouve cela très important lorsque vous quittez l’architecture du théâtre classique, et je crois aussi que vous devez faire ressentir et donner forme de façon optimale aux nouvelles dimensions. Mais nous faisons cela tout autrement que dans Lucia ! Un autre contexte exige bel et bien une autre scénographie !

Propos recueillis par Reinder Pols

article - 31.1.2013

 

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