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Rapsodia satanica

Entretien Philippe Béran

La Monnaie - Entretien Philippe Béran

Philippe Béran mène une carrière qui l’éloigne des sentiers battus. Désireux de transmettre sa passion pour la musique à la nouvelle génération, le chef genevois mise sur l’enthousiasme : le sien, qu’il communique aussitôt au public. Grand connaisseur de l’univers des films muets, le maestro dirigera pour la première fois l’Orchestre symphonique de la Monnaie dans l’oeuvre que Pietro Mascagni a composée pour le film Rapsodia satanica (1915) de Nino Oxilia. Un événement certainement hors du commun qui trouve pourtant parfaitement sa place dans une salle d’opéra !

Votre parcours entre musique et sciences exactes est plutôt atypique. Pouvez-vous expliquer le jeu d’influences que ces disciplines peuvent exercer entre elles ?

De formation, j’ai un vrai profil de scientifique puisque j’ai étudié la physique théorique à l’Université de Genève et que j’ai ensuite commencé une thèse de doctorat. En parallèle, j’ai suivi des études de musique et obtenu un prix de clarinette à Genève et à Paris, et puis je me suis très vite intéressé à la direction d’orchestre. Ayant rencontré ma femme assez jeune et rapidement fondé une famille (4 enfants), j’ai choisi d’enseigner la physique, les mathématiques et la musique ! Après, j’ai arrêté l’enseignement pour me consacrer exclusivement à la direction d’orchestre. Au départ, je n’avais pas du tout décidé d’être chef d’orchestre, c’est venu par pure passion. L’étude de la physique a influencé mon mode de pensée et d’analyse. On peut établir de nombreux parallélismes entre la pensée scientifique et la pensée musicale. Et en particulier pour la direction d’orchestre, qui nécessite une réflexion analytique. On vous donne une partition de 1300 pages, constituée de millions de signes, et vous devez « tout simplement» les assimiler pour produire quelque chose de sensible. Le son me fascine, c’est un monde inouï. Et dans la pièce de Mascagni, je me régale.

Actuellement, vous vous consacrez entièrement au travail de chef d’orchestre. Quels sont vos domaines de prédilection ?

Ayant enseigné pendant près de dix ans, j’exploite souvent cette expérience dans ce que je fais : musique symphonique, opéra, ballet, ciné-concerts… J’adore le ballet et en dirige dans le monde entier. Je donne aussi beaucoup de concerts à l’intention des enfants et des familles, concerts que je commente et pour lesquels j’adapte bien sûr le programme et le discours. Dans le même ordre d’idées, je dirige souvent des opéras pour enfants. C’est une autre de mes spécialités, en particulier au Grand Théâtre de Genève. Là aussi, la formule courte et la recherche de la forme juste quand on s’adresse à un public non initié me passionnent. Enfin, la dernière chose qui me plaît énormément, c’est diriger les ciné-concerts. J’ai une grande expérience dans la synchronisation des films avec la musique et j’aime beaucoup la précision. Ce doit être mon côté suisse ! Il faut avoir une horloge interne pour se lancer dans ce genre de défi !

Auteur d’une quinzaine d’opéras, Pietro Mascagni est surtout connu pour son célèbre opéra de jeunesse Cavalleria Rusticana. En quoi Rapsodia Satanica diffère de l’ensemble de ses oeuvres ?

Rapsodia Satanica est une oeuvre fascinante parce que Mascagni est peut-être, dans toute l’histoire de la musique, le seul grand compositeur d’opéra qui ait été approché pour composer de la musique de film. Camille Saint- Saëns écrit en 1908 la première musique originale de film pour L’ Assassinat du duc de Guise. Avec Mascagni, en 1915, on en est encore aux premiers balbutiements de ce genre. Or la partition de Mascagni s’adresse à un orchestre gigantesque (bois par quatre, tous les cuivres par quatre…) Se pose d’ailleurs la question de savoir quelles salles, hormis les salles d’opéra, pouvaient accueillir un tel orchestre devant un écran de cinéma. Rapsodia Satanica est un projet fou. En acceptant de relever le défi, Mascagni témoigne d’un très bel esprit d’ouverture.

Comment compose-t-on de la musique de film ? En quoi la musique lyrique de Mascagni diffère-t-elle de celle qu’il compose pour le cinéma ?

Nino Oxilia, le réalisateur, a montré à Mascagni toutes les scènes du film au fur et à mesure du montage. Notre compositeur les a toutes chronométrées et mémorisées (il n’y avait pas de DVD à l’époque !) Partant de ces données, il s’est mis à composer. Le film comprend quatre grands interludes de musique de danse : une gavotte au début, ensuite un grand scherzo pour la scène dans le parc, viennent ensuite une polonaise pour le bal et un menuet. Le reste est du récitatif accompagné, comme dans les grands opéras italiens du début du XXe siècle. Puccini n’est pas loin. On peut également reconnaître un tas de leitmotive, entre autres pour le personnage de Méphistophélès. En fait, il s’agit d’un opéra instrumental. La partition est celle d’un grand compositeur lyrique, c’est fouillé, c’est de la grande musique ! C’est aussi très étonnant. De tous les films que j’ai vus – j’en ai tout de même vu des quantités –, c’est à ma connaissance le seul film où le compositeur fasse chanter ses acteurs comme dans un véritable opéra. Il n’y a donc pas de réelle différence entre les opéras de Mascagni et la musique qu’il compose pour Rapsodia Satanica. Si ce n’est que son principal souci était évidemment le timing imposé par les différentes scènes.

L’accompagnement d’un film muet n’est pas un projet commun pour l’Orchestre symphonique de la Monnaie. Pouvez-vous décrire le rôle de l’orchestre ?

C’est un grand honneur pour moi que de diriger cet orchestre dans de telles circonstances. Pour comprendre son rôle, il faudrait d’abord envisager les deux expériences séparément. Si vous regardez un film bien monté, c’est déjà génial. Si vous écoutez en live une musique bien faite, c’est aussi génial. Mais quand musique et images sont en phase, vous assistez à un phénomène physique exceptionnel, appelé « résonance», qui correspond à une surmultiplication faramineuse de l’émotion. Si vous regardez les films de Charlie Chaplin pour lesquels il a lui-même écrit la musique, vous passez du rire aux larmes parce que la musique agit comme un résonateur absolu de toute l’émotion contenue dans le film. Et dans Rapsodia Satanica, si l’on suit la volonté de Mascagni, la musique est d’autant plus puissante émotionnellement qu’elle est portée par un très très gros orchestre.

Pouvez-vous expliquer comment on prépare ce genre de concert ?

Si le principe de préparation est simple, la réalisation est beaucoup plus compliquée ! Pour un chef, la musique de film représente trois fois plus de travail que pour un concert symphonique normal. Il y a d’abord la préparation musicale proprement dite, comme dans n’importe quel programme symphonique, puis l’étude minutieuse du film, scène par scène, plan par plan, et enfin le processus de synchronisation entre les deux. Il faut donc maîtriser parfaitement tous les tempi et points de repères fondamentaux du film pour la synchronisation avec les images. La préparation personnelle est déterminante. En effet, le travail de répétition étant toujours assez court, vous devez déjà être à 99,9% de réussite lors de la première synchronisation avec l’orchestre. Vous n’avez tout simplement pas droit à l’erreur. Pas simple mais… très excitant !

Propos recueillis par Sophie Briard

article - 24.2.2014

 

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