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La Monnaie / De Munt

Interview

« La musique de Bartók me fait vibrer intérieurement »

– Christophe Coppens

Après le succès de sa première mise en scène Foxie!, le plasticien et metteur en scène belge Christophe Coppens revient à la Monnaie pour les deux plus importantes oeuvres de Béla Bartók : Le Château de Barbe-bleue et Le Mandarin merveilleux. Les deux compositions de Bartók sont très différentes. Ainsi, l’univers symboliste du Château de Barbe-Bleue sera suivi par l’expressionisme dans Le Mandarin merveilleux ! Un entretien...

Après Foxie! (La Petite Renarde rusée de Leoš Janáček), vous allez mettre en scène un diptyque de Béla Bartók. Du « monde féerique réaliste » de Janáček, vous passez au symbolisme de Barbe-Bleue et du Mandarin merveilleux. Est-ce une étape logique pour vous ?

Avec Foxie!, j’ai été à bonne école. Indépendamment du fait qu’il s’agissait de mes débuts à l’opéra, la tâche fut difficile. J’ai beau apprécier la musique de Janáček, l’univers populaire de l’œuvre et son atmosphère spécifique, la manière de parler et celle de chanter étaient très éloignées de ma propre esthétique. Même si je me sens parfaitement à l’aise dans le genre de l’opéra – où se superposent tant de couches, de facettes et de moyens d’expression –, j’ai dû jouer sans cesse à l’équilibriste pour mettre en scène cette œuvre. Les deux pièces de Bartók correspondent mieux à mon univers personnel et artistique. Sa musique me fait vibrer intérieurement, et l’histoire me touche très profondément tant elle est intuitive et limpide. Le canevas est un peu plus épuré que dans Foxie!, ce qui laisse une plus grande place à l’imagination. De par leur abstraction et leur expressionisme, ces deux opéras de Bartók contrastent fortement avec l’univers de Janáček. J’ai voulu rendre le monde féerique de Janáček de manière plus réaliste et plus crue que ce que le compositeur avait envisagé à l’origine, mais chez Bartók, je compte procéder autrement. Dans Foxie!, j’ai par ailleurs appris à travailler avec de grandes masses ; la direction d’acteurs consistait à laisser les choses se dérouler le plus naturellement possible. Après une telle expérience, le diptyque de Bartók m’apparaît presque comme une miniature : l’accent est mis sur l’interaction entre les personnages, et je peux mettre en forme chaque soupir, chaque mouvement, jusqu’au positionnement des mains.

« La musique de Bartók me fait vibrer intérieurement, et l’histoire me touche très profondément tant elle est intuitive et limpide. »

Les deux œuvres formant ce diptyque bartokien sont néanmoins très différentes l’une de l’autre. Barbe- Bleue est un opéra ; Le Mandarin merveilleux est un ballet-pantomime. Comment abordez-vous cette différence de genres ?

Les deux œuvres de Bartók sont en effet très différentes ! Avant l’entracte, le spectacle sera très épuré, tout en circonspection et en retenue, dans un état de latence, tandis qu’après la pause, l’enfer se déchaînera. Pour moi, Barbe-Bleue ressemble à une peinture abstraite qui commence à s’animer, sans début ni fin, avec deux voix et deux personnages impassibles et réservés qui tournent l’un autour de l’autre sans jamais se toucher. Tout se transforme en une unité, avec Barbe-Bleue comme noyau. Cœur du château, il se tient au milieu du décor, tandis que Judit lui tourne autour et réclame l’accès à son cœur. Dans Le Mandarin merveilleux, on assistera à une véritable fête dans une ambiance rappelant le Jardin des délices de Jérôme Bosch. Une grande explosion musicale se produit sur une histoire relativement ténue : à chaque seconde, la musique prend un nouveau tournant ou une nouvelle direction. J’ai un peu hésité à travailler avec un chorégraphe. Mais à mon avis, comme le précise le sous-titre, il s’agit bien plus d’une « pantomime grotesque » que d’un ballet. Il y est question de mouvement et d’imagination, de mouvements ostentatoires qui – sans tomber dans la caricature – seront très clairement présents. En ce sens, on est proche de certaines scènes de Foxie! où beaucoup de choses se déroulaient simultanément sur le plateau. J’aime pouvoir déterminer moimême ce que l’on regarde sur scène et quelle intrigue l’on suit, à l’instar de ce qui se passe dans la vie de tous les jours. J’aime jouer avec l’élément « lisibilité » et l’impression que l’on rate quelque chose, parce qu’il se passe beaucoup plus que ce que l’on peut percevoir en une fois ; mais cela ne doit pas empêcher de suivre l’histoire. Le Mandarin merveilleux se présentera comme un tourbillon de situations concomitantes : tandis que la séduction opère à un endroit, ailleurs, d’autres personnages poursuivront leur propre histoire. Comme dans le film Fenêtre sur cour de Hitchcock, où l’on pénètre dans différents milieux grâce aux jumelles, ce qui entraîne un tourbillon d’actions et d’émotions.

Dans le ballet-pantomime Le Mandarin merveilleux, vous disposez d’un scénario, mais vous n’êtes pas lié à un texte chanté ni à un livret. Cela vous procure-t-il plus de liberté pour raconter l’histoire ?

Les héritiers et l’éditeur de Bartók veillent rigoureusement à ce que tout se déroule selon les règles. Nous n’avons pas le droit d’apporter beaucoup de changements. Nous ne modifierons donc pas la trame de l’histoire, mais celle-ci est tellement ouverte qu’elle laisse de la place pour l’interprétation, pour des licences poétiques et des adaptations à notre société actuelle. Le Mandarin merveilleux fut considéré comme une œuvre scandaleuse lors de sa création. Dans quelle mesure est-ce encore le cas aujourd’hui ? Cette œuvre recèle-t-elle encore un potentiel explosif ? L’histoire se déroule dans un monde de perversion. Vous êtes prévenus ! (rires) Non, je n’aime pas « choquer pour choquer », ni « le sexe pour le sexe ». Tout sera plus voilé, ou plus étrange. Je préfère parler à l’imagination à travers des gestes que l’on ne parvient pas à situer d’emblée. Cela me semble plus intéressant que de montrer des choses que l’on peut voir sous une forme beaucoup plus réaliste sur Internet. C’est à cela que sert l’opéra selon moi. Et effectivement, les normes se sont déplacées entre-temps : l’intrigue nous confronte avec des valeurs du début du XXe siècle, que nous appréhendons biens sûr un peu autrement aujourd’hui. Je peux déjà révéler que ce sera un spectacle très surréaliste, avec une certaine dose d’humour et de légèreté, où la musique n’en restera pas moins un matériau très explosif.

Sur quels éléments mettrez-vous l’accent ?

Je veux une fois de plus montrer mon estime pour la position de la femme. Comme dans Foxie!, la femme est d’abord victime, cette fois d’un maquereau. Je vais faire de celui-ci plusieurs personnages, et d’une femme, j’en ferai trois... qui ensemble en formeront une. Je commence par montrer ces femmes telles que l’homme les voit, ce qui ne constitue pas un beau début, jusqu’à ce que les rapports de pouvoir se transforment. Je proposerai une interprétation inhabituelle des relations entre les personnages. Selon moi, les femmes représentent le sexe fort, tandis que la figure du mandarin est presque ésotérique : il n’existe pas vraiment, mais représente plutôt l’« état d’esprit » des autres personnages. Il est à la fois cause, problème et solution.

© Christophe Coppens
Comment considérez-vous les rapports hommes-femmes dans Barbe-Bleue ? Barbe-Bleue n’est-il pas le prototype de l’homme qui veut empêcher quiconque de voir dans son âme et qui se cloisonne ?

Judit veut mieux connaître Barbe-Bleue ; violemment, elle ouvre une à une toutes les portes de son âme, mais ce n’est pas facile pour lui d’être mis à nu. Il la laisse entrer et aller jusqu’où elle le souhaite. C’est le choix de la jeune femme d’aller toujours plus loin ; il n’est pas en état de l’en empêcher. Va-t-elle trop loin ? À chacun d’imaginer la réponse à cette question. Pour moi, le récit se joue à un niveau plus abstrait. Je veux isoler les deux personnages l’un de l’autre ; ils ne se toucheront pas. Non pas que Barbe-Bleue s’y refuse ou en soit incapable : il est d’abord impressionné par la venue de Judit, il se montre vulnérable et finit par lui révéler ses sentiments tandis qu’elle continue de fouiller dans son âme. Tout est très passionnel. Peut-être ne l’a-t-il jamais vue ? Je veux donc placer ce récit à un niveau où tout devient abstrait, où il ne s’agit presque pas d’eux...

« J’aime pouvoir déterminer moi-même ce que l’on regarde sur scène et quelle intrigue on suit, à l’instar de ce qui se passe dans la vie de tous les jours. J’aime jouer avec l’élément lisibilité et l’impression qu’on rate quelque chose, parce qu’ il se passe beaucoup plus que ce que l’on peut percevoir en une fois. »

Avec cette problématique des relations humaines, ce diptyque est sans aucun doute plus actuel que jamais ?

Les thèmes abordés sont très humains, mais sont-ils actuels ou intemporels ? Ils incluent la difficulté de communiquer, les malentendus, l’incapacité de nouer des relations authentiques, de même que l’archétype de l’homme impassible qui refoule ses émotions. Ce sont des problématiques humaines de tous les temps, mais elles ne sont pas plus faciles à vivre de nos jours avec tous les contacts digitalisés.

Propos recueillis par Reinder Pols

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