Maison d’opéra fédérale au sein de la capitale de l’Europe

LA MONNAIE DE MUNT

Familière de la scène de la Monnaie, Silvia Tro Santafé nous offre cette fois un récital, avec son accompagnateur fétiche, Julian Reynolds, dans un programme entièrement dédié aux mélodies espagnoles.

La Monnaie vous a déjà accueillie à plusieurs reprises pour des rôles de soliste à l’opéra, et en janvier nous pourrons vous entendre dans le rôle de Laura Adorno dans La Gioconda de Ponchielli. Et toujours en janvier, vous serez sur scène pour un récital complet de mélodies. Est-il vrai qu’il s’agit de votre tout premier récital ici à Bruxelles ?

Oui, en effet. Ces dernières années, je me suis beaucoup produite dans les répertoires italien et français à la Monnaie, et y chanter le rôle de Laura Adorno est particulier car une mezzo-soprano n’a pas souvent l’occasion d’interpréter un grand rôle « vériste ». Ce récital me donne la possibilité de montrer une tout autre facette de ma personnalité.

Vous avez déjà enregistré un CD en 2000 avec des mélodies de Granados, Turina et Montsalvatge. La musique espagnole – la musique du pays dans lequel vous avez grandi – a-t-elle toujours occupé une place spéciale dans votre répertoire ?

Le CD faisait partie du projet qu’avait le producteur d’un petit label hollandais d’enregistrer de la musique espagnole avec des interprètes espagnols. Après avoir lancé ce projet avec les chanteuses Teresa Berganza et Victoria de los Ángeles lorsqu’il travaillait chez EMI, il a ensuite voulu le poursuivre de son côté. Il est vrai que ce répertoire coule de source pour moi. C’est la musique au son de laquelle j’ai grandi. La première fois que j’ai chanté les Cinco Canciones negras de Montsalvatge, c’était dans le cadre d’un concours où le compositeur lui-même était membre du jury. C’était un grand honneur et par après c’est lui qui m’a remis le prix en personne. Quand j’y réfléchis, je pense que c’était très audacieux de participer à ce concours. J’étais encore jeune à ce moment-là. (rires)

Est-ce fort différent de vous produire avec votre mari, Julian Reynolds, plutôt qu’avec d’autres accompagnateurs ?

Certainement. Depuis notre rencontre en 2000, je n’ai plus travaillé avec d’autres pianistes. Julian connaît parfaitement les défis que pose récital de mélodies. J’ai une connexion musicale supplémentaire avec lui dans la mesure où je peux m’exprimer très ouvertement et en toute honnêteté quand je ne suis pas d’accord avec lui sur certains choix musicaux. Je n’ai pas à craindre de froisser son ego. (rires) J’aime aussi qu’il y ait des surprises lorsque l’on se produit en spectacle. Je ne décide pas tout à l’avance, et Julian en a maintenant l’habitude.

Les Tonadillas de Granados sont inspirées de l’œuvre du peintre du XVIIIe siècle Francisco Goya. Faut-il en tenir compte quand on écoute la musique de Granados ?

Au cours de sa courte vie, Granados s’est principalement inspiré des tableaux et croquis des hommes et des femmes de la classe moyenne de Madrid – les « Majos » et les « Majas » – qu’a réalisés Goya. Avec ses mélodies, Granados souhaitait redonner vie aux images statiques mais combien significatives du peintre en leur donnant une voix. C’est pourquoi il a opté pour le genre de la tonadilla. Après tout, une tonadilla est aussi une forme théâtrale, comme en témoigne le caractère satirique et narratif de tous les airs, qui traitent principalement d’amour, d’émotions et de relations. C’est le moyen idéal de dépeindre des personnages populaires très divers sans fioritures.

Quelles sont pour vous les caractéristiques les plus belles et les plus spécifiques de la musique espagnole ? Comment les perçoit-on dans la musique de Joaquín Turina et de Manuel de Falla ?

La musique espagnole se distingue selon moi par sa capacité à faire entendre toute la diversité de l’Espagne. Il existe, pour schématiser, trois courants majeurs en Espagne : les harmonies celtiques au nord, la musique d’inspiration arabe au sud et la musique traditionnelle castillane. De Falla recourt à chacun dans ses Siete canciones populares españolas, comme on peut l’entendre dans le rythme, les harmonies et l’expression. Ses mélodies sont de caractères très différents. Turina puise surtout son inspiration dans les styles musicaux de l’Andalousie du Sud. La musique espagnole est par ailleurs une musique toujours puissante et passionnée, imprégnée de rythmes principalement issus de la danse. C’est cette combinaison qui la rend « si espagnole » et si accessible.

Francisco de Goya, La Maja vestida (La Maja vêtue), 1800-1803
« C’est une grave erreur de penser que nous devons comprendre la musique pour pouvoir en profiter. La musique ne doit jamais être écrite pour être comprise, mais pour être ressentie. » Approuvez-vous ces propos de Manuel de Falla ? Comment recommanderiez-vous d’écouter les mélodies du compositeur contemporain Xavier Montsalvatge ?

À la lecture de cette citation, je me pose les questions suivantes : que signifie comprendre la musique ? Qu’y a-t-il réellement à comprendre ? Est-il nécessaire de connaître les aspirations d’un compositeur et ce qui l’a poussé à écrire une musique ou vaut-il mieux se laisser simplement guider par elle ? Est-il important de savoir que les mélodies de Montsalvatge renvoient à Cuba et à son peuple, sa musique et ses rythmes tellement uniques ? Oui, bien sûr. Mais ce qui compte vraiment pour moi, c’est d’être émue lorsque je les écoute. Cela vaut pour sa musique, mais aussi pour la musique en général. Même si je connais parfaitement le style et l’histoire, l’expérience n’est complète que si je suis touchée par la musique.

Propos recueillis par Waldo Geuns

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