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LA MONNAIE DE MUNT

Forte d’une carrière internationale de plus de trente ans, connue pour être « la » Carmen de sa génération et, depuis sa reconversion en soprano dramatique, riche d’un horizon toujours plus large, Béatrice Uria-Monzon se caractérise par la chaleur et la générosité de sa voix. Après avoir fait ses débuts à la Monnaie dans le rôle de Lady Macbeth de Verdi, elle propose aujourd’hui sa première interprétation de La Gioconda. Elle a pris le temps de nous accorder un entretien sur les héroïnes tourmentées, l’ombre de la Callas ainsi que les limites et les pièges de chaque début dans un rôle.

© Baus
Voici une dizaine d’années, nombreux étaient ceux qui n’imaginaient pas que vous pourriez un jour chanter La Gioconda.

C’est exact. Longtemps, j’ai chanté un répertoire de mezzo-soprano, des rôles tels que Carmen, dont la tonalité est plus basse que cette Gioconda, par exemple. C’est en 2009, après mes débuts dans le rôle de Santuzza dans Cavalleria rusticana, qu’on m’a demandé pour la première fois si j’oserais me risquer aux partitions de sopranos, plus dramatiques. C’était lors d’une interview en direct à la télévision. « Et Tosca ? Quand nous entendons votre Santuzza, on n’a aucun problème à vous imaginer en Tosca ! ». Sur le moment, j’ai répondu « oui, pourquoi pas ? ». Mais quelques jours plus tard, Raymond Duffaut, qui dirigeait à l’époque les Chorégies d’Orange, m’appelait pour me dire qu’il était prêt à programmer Tosca spécialement pour moi. Ce n’est pas le genre de décision qu’on prend à la légère. J’ai demandé du temps pour étudier le rôle puis pour le chanter. J’avais entière confiance en son jugement, et cela s’est avéré une bonne chose. Mon agent, qui avait au départ également des doutes quant à ce changement de répertoire, fut totalement convaincue après cette production de Tosca et se rendit à Bruxelles pour proposer que je fasse mes débuts dans le rôle de Lady Macbeth dans la nouvelle production Macbeth de la Monnaie. Je suppose que Peter de Caluwe fut conquis par le résultat puisque nous avons rapidement commencé à parler de cette Gioconda.

Encore un de ces rôles qu’on ne choisis pas à la légère...

Je n’étais pas totalement à l’aise. Avant de porter un rôle à la scène, il est toujours difficile de savoir s’il vous conviendra, et comme j’avais déjà chanté Laura Adorno dans une production Gioconda à Marseille, je savais la difficulté d’interpréter ce personnage. Alors que les répétitions de Macbeth étaient encore en cours, je suis allée demander conseil au chef Paolo Carignani, qui dirige aussi La Gioconda actuellement. Et il m’a rassurée : si tu arrives à interpréter Lady Macbeth comme tu le fais, La Gioconda sera tout à fait dans tes cordes. J’ai fini par accepter l’invitation de la Monnaie, mais lorsque je me suis véritablement attelée à la tâche, les choses ont rapidement été claires : ce rôle n’avait rien à voir avec Lady Macbeth (rires). Il est tellement plus difficile, et tellement plus long ! C’est le rôle le plus difficile que j’aie jamais interprété.

En quoi consiste précisément la difficulté de ce rôle ? 

Dans la tessiture de la soprano dramatique, La Gioconda flirte avec les extrêmes, tant vers le haut que vers le bas. Et sa vocalité est plus diversifiée que celle de Lady Macbeth. Si de nombreux passages sont clairement dramatiques, le dernier duo avec Barnaba par exemple, « Così mantieni il patto ? », doit quasiment être « pensé » avec la légèreté d’une colorature soprano. La plus grande difficulté réside toutefois dans la longueur. Lady Macbeth, en fin de compte, se résume à quatre grands arias. Ici, je reste en permanence sur scène pendant près de trois heures, ce qui exige une grande endurance.

Impossible cependant de faire marche arrière ! Comment vous êtes-vous préparée pour ce nouveau rôle ? Vous vous êtes plongée dans la littérature, vous avez écouté des enregistrements ?

Investir un nouveau rôle, c’est plus que simplement mémoriser des notes et des paroles. Il faut entrer totalement, physiquement, dans la peau du personnage, le « digérer ». C’est pourquoi je prévois toujours une longue période de préparation, en moyenne près de six mois, et pendant les répétitions, je m’oblige à chanter énormément. Cela me permet de rester en lien avec le geste vocal exact et de travailler l’endurance qui me permettra de conserver la légèreté de ma voix jusqu’au dernier duo.
Au-delà de l’étude de la partition, qui est l’alpha et l’oméga de toute interprétation, j’ai effectivement écouté des enregistrements. Notamment la version de la Callas de 1952, qui reste pour beaucoup une référence. En travaillant avec le chef Paolo Carignani, j’ai toutefois pris conscience que cela avait été une erreur. Bien sûr, on n’entre pas automatiquement en phase de mimétisme lorsqu’on écoute des collègues – et quand on n’a pas la voix de Maria Callas, c’est d’ailleurs impossible –, mais il subsiste toujours dans l’inconscient quelque chose de son phrasé, de sa respiration, de ses emphases. Et Paolo Carignani veut absolument une autre Gioconda. En tant que chef, il colle très fort à la partition et se concentre sur ce qui en sous-tend la structure. Un peu plus de Verdi, un peu moins d’emphase du verismo. Dans cette production, notre chant présente considérablement plus de « sagacité » qu’auparavant. Il va de l’avant.

La Gioconda semble greffée sur le manichéisme qu’on retrouve dans la plupart des mélodrames du 19e siècle. D’un côté, les machinations sans scrupules de Barnaba, et de l’autre, le sacrifice de l’héroïne. Votre personnage est toutefois très éloigné de la pure et innocente jeune fille en détresse.

Si je devais résumer La Gioconda en un seul mot, ce serait « agapè », en grec. Elle possède ce grand amour inconditionnel qui n’attend rien en retour, entièrement dévoué à l’autre. Le premier geste qu’elle a pour elle-même sera en même temps le dernier : le suicide est la seule issue qui lui reste, puisqu’elle a juré de tenir sa promesse, même à Barnaba. Et effectivement, cela ne fait pas d’elle une sainte pour autant. La Venise en plein déclin moral a également une emprise sur elle. « Nous sommes seules », dit-elle à un moment donné à Laura, sa rivale qu’elle a endormie. « Il fait nuit et personne ne le saura... La lagune est profonde... » C’est précisément grâce à ce doute qu’elle s’extirpe de l’archétype du 19e siècle, qu’elle devient humaine et que son sacrifice ultime devient grandiose.

Grandiose est l’adjectif qui convient idéalement à cet opéra. Le drame, les émotions : tout semble disproportionné. Je suppose – j’espère même – que votre quotidien est fait de moins d’extrêmes. Est-ce difficile pour vous de passer de notre monde du 21e siècle à un univers aussi théâtralisé ?

Un chanteur ou une chanteuse se laisse avant tout porter par la musique. Tout part de là. Et même s’il est vrai que pour cette pièce, je ne peux pas avoir recours au method acting (rires), mon interprétation est involontairement alimentée par tout mon vécu affectif, mes lectures et mes expériences artistiques. Votre question porte sur la crédibilité psychologique de mon personnage. Depuis que les metteurs en scène de théâtre ont commencé à s’intéresser à l’opéra, cet élément a incontestablement gagné en importance dans le jeu scénique des chanteurs. Le chant devait être beaucoup plus intériorisé, exprimer de la subtilité, comme dans un plan rapproché. Ce qui me surprend dans la collaboration avec le metteur en scène Olivier Py, c’est qu’il attend à nouveau une sorte de théâtralité de ses chanteurs – comme de ses comédiens, d’ailleurs. À nouveau plus d’« opéra ». Et j’aime cela, ne fût-ce que parce que l’acte physique de chanter nous y oblige presque.

Il y a dans La Gioconda une aria très emblématique que tout le public attend : « Suicidio ! » Pour vous, qu’est-ce qui fait le danger et la beauté de cette aria ?

L’aria elle-même n’est pas très difficile ; je l’ai déjà interprétée souvent lors de récitals. Ce qui est compliqué, c’est le moment où il faut la chanter ! Bien entendu, cela n’aurait aucun sens de la chanter plus tôt (rires), mais elle arrive juste après le grand final du troisième acte, et il faut arriver à faire passer sa voix au-dessus d’un chœur et d’un orchestre qui s’en donnent à cœur joie ! Il faut en outre veiller à garder un peu d’énergie pour le reste du quatrième acte, où la mort est au rendez-vous. C’est pourquoi Suicidio ! – qui est en réalité la seule véritable aria de La Gioconda – est effectivement un grand défi, mais certaines pages de la partition ne contenant que de « simples » phrases musicales sont au moins aussi effrayantes. Elles se tirent en longueur, exigent beaucoup de souffle, puis vient à nouveau une ligne souple ou une légèreté inattendue... Bref, jamais de répit pour La Gioconda ! 

Propos recueillis par Pieter Baert

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