Maison d’opéra fédérale au sein de la capitale de l’Europe

LA MONNAIE DE MUNT

Tout ce que vous devez savoir sur « Le Conte du tsar Saltane »

Koen Van Caekenberghe
Temps de lecture
8 min.

Pour son dernier opéra de la saison, la Monnaie puise au trésor des récits populaires russes. Opéra d'une merveilleuse inventivité, Le Conte du tsar Saltane est l’œuvre du compositeur Rimski-Korsakov – on se souvient de son Coq d’or –, qui s'est à nouveau fondé ici sur un texte de son compatriote Alexandre Pouchkine. Dans cet article, vous pourrez découvrir en 5 petites minutes tout ce qu’il y a à savoir sur cette nouvelle production à un mois de la première.

Il était une fois...

Il était une fois un tsar, le Tsar Saltane. Trois sœurs aspiraient à l'épouser. L'aînée lui promet, s'il se marie avec elle, un festin extraordinaire ; sa cadette lui promet un tissu magnifique et la benjamine un fils héroïque. Le tsar choisit sans hésiter la plus jeune sœur, au grand dam des deux autres qui ne songent dès lors plus qu'à se venger. Lorsque naît son fils Gvidone, le tsar Saltane se trouve loin de chez lui. Les deux sœurs rongées par la jalousie lui font savoir que la tsarine a mis au monde un monstre. Le tsar ordonne alors, à distance, d'enfermer mère et fils dans un tonneau et de les jeter à la mer. Le tonneau s'échoue sur une île enchantée, où le fils du tsar grandit auprès de sa mère. Un beau jour, il sauve une Princesse-Cygne des griffes d'un Sorcier-Vautour. Pour lui témoigner sa gratitude, elle le métamorphose en bourdon, ce qui lui permet, au terme d'un vol tumultueux (« Le Vol du Bourdon »), de rendre visite incognito à son père. Après moult événements prodigieux, Gvidone rentre chez lui, épouse la princesse, révèle sa véritable identité au tsar et l'invite à un banquet.

À propos de Alexandre Pouchkine

Alexandre Pouchkine (1799-1837) est généralement considéré comme le plus grand auteur russe ; il incarne, aux côtés de Lermontov, Gogol, Tourgueniev, Tiouttchev, Dostoïevski, Tolstoï et Tchékov, l'âge d'or de la littérature russe. Sa vie fut turbulente (et s'acheva dans un duel), sa plume acérée (ce qui lui vaudra en 1820 d'être banni de Saint-Pétersbourg, exil levé par le tsar Nicolas en 1826 sous des conditions très strictes). Son imagination débordante et la musicalité de sa langue ont fait de son œuvre une source d'inspiration idéale pour les opéras de Glinka (Russlan et Ludmila, 1842), Moussorgski (Boris Godounov, 1874), Tchaïkovski (Eugène Onéguine, 1877-78, et La Dame de pique, 1890), Rimski-Korsakov (Mozart et Salieri, 1897, Le Conte du tsar Saltane, 1899, et Le Coq d'or, 1906-07) et Stravinski (Mavra, 1921-22).

Il était une fois une maison d'opéra dans la fière capitale d'un royaume, petit mais pittoresque, situé en bordure de la mer du Nord. Depuis de longues années déjà, cette maison se fait un honneur d'offrir une scène et un auditoire à des chefs-d'œuvre russes restés largement méconnus en Europe occidentale. Ce fut ainsi le cas récemment avec des projets tels que Rachmaninov Troika ou une version en concert du Démon d'Anton Rubinstein. Lorsque son nouveau directeur musical, Alain Altinoglu, prit ses fonctions en 2016, il choisit, pour sa première production scénique, un opéra fantastique de Nicolaï Rimski-Korsakov. Le Coq d'or, sur un texte d'Alexandre Pouchkine, présenté au Palais de la Monnaie à Tour et Taxis, fut une réussite.

Enfin, il était une fois un metteur en scène russe, Dmitri Tcherniakov, baigné dès l'enfance dans l'atmosphère des contes russes et connaissant bien les opéras qui s'en inspirent. Par sa lecture novatrice de ce répertoire, il s'est taillé une solide réputation aussi bien en Russie que dans les grandes maisons d'opéra d'Europe occidentale. Rimski-Korsakov est l'un de ses compositeurs fétiches et occupe une place à part dans sa carrière : Tcherniakov a déjà mis en scène La Fiancée du tsar au Staatsoper de Berlin, La Légende de la ville invisible de Kitège à Amsterdam et La Fille de neige à l'Opéra de Paris. Mais ses interprétations du Prince Igor de Borodine, d'Eugène Onéguine et de Iolanta & Casse-Noisette de Tchaïkovski, de Russlan et Ludmila de Glinka, de Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch et, plus récemment, des Fiançailles au couvent de Prokofiev sont également des références sur la scène internationale.

À propos de Nikolaï Rimski-Korsakov

Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) croyait fermement en une musique nationale russe, inspirée de la musique populaire traditionnelle, rehaussée d'éléments harmoniques, mélodiques et rythmiques exotiques et détachée des normes occidentales. Son style empruntait à ceux de Glinka et Balakirev (le fondateur du « puissant petit groupe » ou Groupe des Cinq, rassemblant cinq compositeurs partageant les mêmes convictions et dont faisaient partie, outre Rimski-Korsakov, Borodine, Cui et Moussorgski), mais aussi à Berlioz, Liszt et, pendant un certain temps, Wagner. Orchestrateur de premier ordre, il exerça lui-même une forte influence sur des compositeurs tels que Glazounov, Stravinski, Prokofiev, Respighi, Ravel, Debussy, Dukas et, en Belgique, August De Boeck et Paul Gilson. Ses œuvres symphoniques les plus célèbres sont la suite Schéhérazade, le Capriccio espagnol et l'ouverture de La Grande Pâque russe. Il a écrit 15 opéras, les plus connus dans nos contrées étant La Fille des neiges, Sadko, La Fiancée du tsar, La Légende de la ville invisible de Kitège et Le Coq d'or. À partir de la musique de certains de ses opéras, il a distillé des suites orchestrales qui ont également connu un large succès.

Un hommage de Rimski-Korsakov à Pouchkine

Aujourd'hui, Alain Altinoglu le chef magicien et le toujours surprenant Tcherniakov conjuguent leurs efforts pour monter – on respire un bon coup – Le Conte du tsar Saltane, de son fils, glorieux et puissant preux, le prince Gvidone Saltanovich et de la très belle princesse Cygne. Rimski-Korsakov a composé cet opéra fantastique en 1899, en l'honneur du centième anniversaire de la naissance du « petit-père » Pouchkine, sur la base d'un de ses poèmes écrit en 1831.  L'écrivain, coureur de jupons notoire, s'était marié au printemps de cette année-là avec « sa princesse », Natalia Gontcharova, et vivait des heures de gloire sur les plans tant créatif que personnel. Le Conte du tsar Saltane, écrit pendant leur lune de miel, associe divers récits et éléments folkloriques en un ensemble lyrique, optimiste et plein d'humour, qui était déjà célébrissime et considéré comme un classique du temps de Rimski-Korsakov. Le compositeur a clairement été inspiré par les personnages bigarrés, les multiples rebondissements et le caractère merveilleux de ce conte. Il le fait adapter – tout comme il le fera plus tard avec Le Coq d'or – par le librettiste Vladimir Bielski, puis laisse libre cours à son imagination musicale et à son talent pour la mélodie et l'orchestration. Le résultat est une partition chatoyante, regorgeant de moments forts : l'immanquable « Vol du bourdon », bien sûr, mais aussi les préludes et interludes symphoniques (l'adieu du tsar Saltanela tsarine et Gvidone dans le tonneaules trois prodiges) ou l'air de la Princesse-Cygne sont parfois joués isolément en concert. C'est aussi grâce à ces joyaux que le dixième opéra de Rimski-Korsakov est resté inscrit au répertoire russe depuis sa première en novembre 1900. Pour beaucoup de nos amateurs d'opéra, cependant, il reste une perle à découvrir.

La toute première Princesse-Cygne Nadejda Zabela-Vroubel immortalisée en 1900 par Mikhaïl Vroubel qui se chargea également des décors lors de la création mondiale de l’opéra

Tsar Saltane sera la troisième collaboration entre Altinoglu et Tcherniakov, après Iolanta & Casse-Noisette à l'Opéra de Paris et Pelléas et Mélisande à l'Opernhaus de Zürich, l'un et l'autre en 2016, et la deuxième mise en scène de Tcherniakov à la Monnaie, où il fit ses débuts en 2012 avec un Trovatore de Verdi fort remarqué. « Minkowski et Tcherniakov ont rendu ses lettres de noblesse à un Trovatore aujourd'hui si dénigré » , a-t-on pu lire dans le journal néerlandais Trouw.

Au-delà du conte

Le Soir donne de l'approche de Tcherniakov l'analyse suivante : « Son travail repose sur quelques lignes de force : recherche dans l'œuvre d'un point de focalisation qui parle à notre société contemporaine, une concentration du décor sur un très petit nombre d'éléments, une direction des chanteurs au scalpel qui révèle leurs pulsions jusqu'à la cruauté. » Quant au metteur en scène lui-même, voici ce qu'il en dit dans De Morgen : « Toutes mes mises en scène parlent de situations extrêmes. L'opéra rend visible ce que la plupart des gens cachent dans leurs tiroirs. (...) L'extrême vit en nous et parmi nous. »

Rien d'étonnant donc à ce qu'il creuse aussi sous la surface du Conte du tsar Saltane et donne une épaisseur psychologique aux personnages, qui dans les mises en scène conventionnelles restent le plus souvent très superficiels. Dans l'interprétation, d'une surprenante actualité, de Tcherniakov, le tsarévitch Gvidone devient le personnage central. Traumatisé par son bannissement, le jeune homme se construit son propre monde imaginaire, foisonnant de détails pittoresques. Il voudrait retrouver son père et réunir sa famille, et cette idée l'obsède. Sa mère s'efforce de lui expliquer ce qui s'est véritablement passé à l'époque, mais la communication est difficile. Alors, elle essaie d'accéder à son monde par l’entremise du conte. Tout est bien qui finit bien ? Pas si sûr que ça...

Traduction : Muriel Weiss

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