Maison d’opéra fédérale au sein de la capitale de l’Europe

LA MONNAIE DE MUNT

Dans le cœur des Belges, les anciens lauréats du Concours Reine Elisabeth  resteront toujours liés à l’émerveillement de cette première rencontre, d’une passion destinée à durer… En 2008, la mezzo canadienne Michèle Losier avait pulvérisé les clichés par ses choix de programme et son sens de la scène. Aucune extravagance et, outre la beauté de la voix, une indépendance artistique, une inspiration et une maîtrise qui furent récompensées par le jury autant que par le public. La chanteuse n’était pas une débutante, elle avait déjà remporté quelques prix et fait ses débuts à l’Opéra de Montréal en 2007 mais c’est bien le Concours Reine Elisabeth qui lança sa carrière internationale. Elle fut bientôt engagée dans tous les grands opéras du monde, y compris à la Monnaie, où elle revient le 17 juin prochain, en récital, la consécration !

Dans le flot d’informations publiées sur le net, nous avons découvert une petite interview sur le site « En coulisse des Champs-Élysées ». Là, sous le titre « J’ai un petit bonheur dans mon cœur », Michèle Losier, enceinte de six mois, et chantant Phoebé (dans Castor et Pollux de Rameau) parle de l’influence de sa grossesse sur son chant. On y découvre en douceur, par la tangente, la femme derrière l’artiste. Ce sera le point de départ de cet entretien, accordé depuis Milan où Michèle Losier chante le rôle d’Idamante, dans Idomeneo de Mozart. Prise de rôle et débuts à la Scala, défi maximum mais vie de famille quand même…

Qu’a représenté l’arrivée de votre fils dans votre parcours de chanteuse ?

Si je ne craignais de mettre trop de poids sur lui, je répondrais que ce petit garçon intelligent et sage – dont l’âge permet encore qu’il m’accompagne en tournée – fait partie de ma réussite professionnelle. Le métier de chanteuse est difficile à pratiquer sans « base » – conjoint, enfant, famille – et la présence de cet enfant me donne une raison de vivre, en formant à la fois une perspective et une possibilité de prendre du recul, un antidote contre l’égocentrisme et le narcissisme. On peut souvent se perdre quand on a l’impression que toute sa vie dépend d’une performance… Mais quand je rentre « chez moi » (même en tournée…), je relativise tout : quelques minutes pour décompresser et puis c’est lui qui me raconte sa journée, et c’est un autre monde qui s’ouvre…

En Belgique, on a tendance à s’imaginer que le Concours Reine Elisabeth représente pour les lauréats la plus grande aventure de leur vie, mais pour vous, quelle fut son importance ?

En 2008, j’avais trente ans. Je cherchais à ouvrir mon horizon et à gagner l’Europe avec laquelle je me sentais en profonde affinité et le Concours m’y a énormément aidée. Mais ce ne fut pas du jour au lendemain, j’ai dû faire un apprentissage, m’imprégner d’une nouvelle esthétique, d’un nouveau style, de certaines traditions. Les codes sont plus puissants ici qu’en Amérique ou au Canada.

Pour qui se souvient de votre Shéhérazade (de Ravel), en finale, vous aviez pourtant déjà tout trouvé… 

Peut-être, mais ce fut un boulot d’enfer ! Je voulais me présenter sous mon meilleur jour, valoriser ma formation de musicienne – je suis aussi violoniste et pianiste, avec une certaine expérience de l’orchestre –, miser sur des programmes parfaitement adaptés à ma personnalité de l’époque. Et surtout, je ne me sentais pas prête à chanter des airs d’opéra flashy (rire) qui ne me correspondaient pas du tout. Depuis lors, c’est quand même à l’opéra, airs flashy ou non, que je gagne ma vie !

Votre répertoire comprend des rôles assez aigus pour une mezzo – par exemple Donna Elvira, dans Don Giovanni, de Mozart –, comment désigneriez-vous votre voix ? 

Une voix de mezzo aux aigus faciles… Du point de vue du répertoire, je chante beaucoup de Mozart (c’est le cas aujourd’hui, à Milan) et, parlant de Donna Elvira, la question n’est pas tant la tessiture – un si bémol ne me fait pas peur – que de la lourdeur (ou non) de l’orchestration. Mais mes vrais grands rôles sont des rôles de mezzo, et comme, de Mozart à Strauss, il existe une évidente continuité, et que je me sens enfin à l’aise dans le répertoire allemand, j’aurai bientôt l’occasion de chanter le rôle d’Octavian (Der Rosenkavalier) au Staatsoper Berlin, et ensuite à la Monnaie. Et je suis évidemment ravie (rire).

On l’a déjà évoqué : le métier d’une chanteuse – en tous cas, le vôtre – se déploie sur plusieurs fronts, et, entre l’opéra et le récital, la différence est grande…

Je me sens aussi bien dans l’un que dans l’autre : à l’opéra, je suis nourrie par la mise en scène, en récital, je reste mon maître et me nourris des partition, musique et texte. Au fond, les deux domaines se nourrissent mutuellement. Oui, en récital, on est très seul, on est mis à nu, mais c’est basique pour moi. Avant le chant, j’ai fait beaucoup de théâtre et, plus jeune dans la carrière, lorsque je n’avais pas encore construit ma technique, j’ai toujours su que l’essentiel était d’habiter la scène. Ce n’est pas du bluff, ça fait partie de l’art d’interpréter. Le corps est important, il fait partie du spectacle. Je dois vous confier que j’ai aussi pratiqué l’athlétisme et le patinage artistique (oui oui – rire), et il en va de la scène musicale comme d’une performance artistique : la préparation physique et mentale est essentielle, méditation ou entraînement, appelez cela comme vous voulez…

Votre récital bruxellois sera consacré au répertoire français, avec des mélodies de Gounod, Massenet, Bizet, Franck et Saint-Saëns.

Ce programme reprend celui du CD que j’ai enregistré avec Olivier Godin. Nous nous sommes attachés à créer des liens entre les compositeurs à travers les poésies mises en musique par les uns et les autres. Nous avons aussi voulu rendre hommage au compositeur liégeois César Franck (!), si proche de l’orgue dans son écriture pour piano. J’entends que vous regrettez l’absence de Duparc ? Rassurez-vous, il sera de la partie, mais uniquement en cas de rappel (rire)…

Propos recueillis par Martine D. Mergeay

Programme

Charles Gounod (1818–1893)
  • Chanson de printemps
  • Ma belle amie est morte
  • Ô ma belle rebelle
  • Prière
  • Le banc de pierre

 

Jules Massenet (1842-1912)
  • Un Adieu
  • À la trépassée
  • Élégie
  • Crépuscule

 

César Franck (1822-1890)
  • Le mariage des roses
  • Lied
  • S’il est un charmant gazon
  • Procession

 

Georges Bizet (1835-1875)
  • Après l’hiver
  • Absence
  • La Coccinelle
  • Adieux de l’hôtesse arabe

Adieux de l’hôtesse arabe
Puisque rien ne t’arrête
En cet heureux pays,
Ni l’ombre du palmier,
Ni le jaune maïs,
Ni le repos, ni l’abondance,
Ni de voir, à ta voix,
Battre le jeune sein

De nos sœurs dont, les soirs,
Le tournoyant essaim

Couronne un coteau de sa danse.
Adieu, beau voyageur !
Hélas ! Adieu !

Oh ! que n’es-tu de ceux

Qui donnent pour limite

À leurs pieds paresseux

Leur toit de branches ou de toiles !
Qui rêveurs, sans en faire,
Écoutent les récits,
Et souhaitent le soir,
Devant leur porte assis,
De s’en aller dans les étoiles !
Hélas ! Adieu ! Adieu !
Beau voyageur !
Si tu l’avais voulu,
Peut-être une de nous,
Ô jeune homme, eut aimé

Te servir à genoux

Dans nos huttes toujours ouvertes ;
Elle eut fait, en berçant

Ton sommeil de ses chants,
Pour de ton front éloigner

Les moucherons méchants,

Un éventail de feuilles vertes.

Si tu ne reviens pas,
Songe un peu quelquefois

Aux Îles du désert,
Sœurs à la douce voix,
Qui dansent pieds nus sur la dune,
Ô beau jeune homme blanc,
Bel oiseau passager,
Souviens-toi, car peut-être,
Ô rapide étranger,

Ton souvenir reste à plus d’une !
Hélas ! Adieu ! Adieu !
Bel étranger !

Hélas ! Adieu, souviens-toi.

 

Camille Saint-Saëns (1835-1921)
  • Chanson triste
  • Le vent dans la plaine
  • Temps Nouveau
  • Si vous n’avez rien à me dire
  • L’attente

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