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LA MONNAIE DE MUNT

Le voyage turbulent d’un concerto pour piano

Avec deux symphonies, deux concerti, un opéra et plein de musique de chambre, Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) occupe une place essentielle à la Monnaie en 2019-20. Nous avons décidé de retracer la genèse de cinq œuvres figurant dans notre programmation à travers les mots du compositeur lui-même. Après tout, qui est plus apte à parler de son travail ? Écrire de la musique fait partie de ces actes de création si intimes qu’il est parfois complexe de raconter l’histoire d’une œuvre sans trahir la véritable expérience de son auteur.

Un exemple de lettre manuscrite écrite en français par Tchaïkovski à l’attention de l’écrivain et librettiste Louis Gallet en 1892.
Un exemple de lettre manuscrite écrite en français par Tchaïkovski à l’attention de l’écrivain et librettiste Louis Gallet en 1892.

Celui que le chef d’orchestre Leonard Bernstein (1918-1990) qualifiait de « génie mélodique » fut tout au long de sa vie un correspondant très assidu. À ce jour, il existe encore plus de 5000 lettres adressées par Tchaïkovski à un répertoire d’environ 400 personnes. Ces documents permettent non seulement de mieux comprendre la riche personnalité de cet artiste incontournable mais aussi de l’accompagner dans son processus de travail. Imaginez une portée vide sur la page de votre partition. Elle attend, impassible, les dessins de votre plume : une clef, un tempo, quelques notes, une mélodie, puis une mesure, un mouvement, peut-être une symphonie… Qu’est-ce que vous faites ? D’une idée jusqu’à la première, entre l’énergie inventive et la frustration perfectionniste, suivez mot à mot le parcours créatif d’une œuvre signée Piotr Ilitch Tchaïkovski…

Je voulais commencer un concerto pour piano…

La première mention d’un concerto pour piano dans la correspondance de Tchaïkovski provient d’une lettre adressée en octobre / novembre 1874 à son frère cadet Modeste (1850-1916) que le compositeur appelait affectueusement Modia…

Moscou, 29 octobre / 10 novembre 1874
 
Imagine, Modia, que je lutte encore avec la partition pour piano du nouvel opéra. J’avais mis ce fardeau sur les épaules de Langer et de Razmadze ; ils s’y sont attelés mais soit ils n’ont rien fait, soit ils l’ont fait si mal que je dois tout recommencer. C’est pourquoi je suis si occupé et ne répond à personne.
 
(...)
 
Je voulais commencer un concerto pour piano mais rien ne vient.

 
Quelques semaines plus tard, l’idée s’était transformée en véritable projet de grande envergure. Assidu, acharné et très instinctif, Tchaïkovski composait le plus souvent à un rythme effréné, affirmant que sa méthode de travail nécessitait une telle vitesse d’exécution au risque de le plonger dans une forme assez violente de dépression artistique. Cette tendance est parfaitement exemplifiée par ces quelques petits paragraphes concernant son nouvel opus qu’il écrit à ses deux frères à quelques jours d’intervalles :

Moscou, 21 novembre / 3 décembre 1874 (à Anatole Tchaïkovski)
 
Tolia! Votre silence à tous commence à m’inquiéter ; j’en viens à penser qu’il est arrivé quelque chose de grave et que l’un de vous est malade. Je suis particulièrement surpris par Modeste. Je sais qu’on a récemment joué ma pièce La Tempête ; pourquoi ne m’informe-t-il pas de l’exécution de cette œuvre ?
 
(…) Je suis à présent complètement immergé dans la composition de mon concerto pour piano. Je veux absolument que Rubinstein le joue lors de son prochain concert. Le travail n’avance pas ; pire, il est mauvais. Par principe, je me mets sous pression et je force mon cerveau à inventer des passages pour piano ; mais le résultat est que je suis très contrarié et c’est précisément la raison pour laquelle je veux aller à Kiev, bien que cette ville, n’y abritant plus Tolia, a perdu pour moi 9/10 de son charme. 

 

Moscou, 26 novembre / 8 décembre 1874 (à Modeste Tchaïkovski)
 
Cher Modia!
 
(...)
 
Je suis plongé corps et âme dans la composition de mon concerto pour piano ; le travail avance mais très mal. En parlant de mes œuvres, je suis très triste que La Tempête ait été reçue si froidement, non seulement par le public, mais également par mes amis. Et tu ne m’as rien écrit pour me faire savoir si tu avais trouvé cette composition réussie ou non.

 

De gauche à droite : Modeste Tchaïkovski, Nikolaï Kondratiev (l’ami et l’avocat du compositeur), Anatole Tchaïkovski et Piotr Tchaïkovski. Photo prise à Moscou par Ivan Dyagovchenko en 1875.
De gauche à droite : Modeste Tchaïkovski, Nikolaï Kondratiev (l’ami et l’avocat du compositeur), Anatole Tchaïkovski et Piotr Tchaïkovski. Photo prise à Moscou par Ivan Dyagovchenko en 1875.

Je ne réécrirai pas une note !

De tels extraits illustrent également l’obsession du compositeur pour la réception de sa musique aussi bien auprès de ses pairs que du public, un attribut de sa personnalité à la source d’une célèbre altercation à la fin décembre (début janvier) de la même année, le concerto étant déjà presque fini. Tchaïkovski mentionne vaguement l’épisode dans le postscriptum d’un message adressé à Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) :

4 janvier / 16 janvier 1875
 
(...) Je vous serre chaleureusement la main et vous prie de transmettre mon respect à Nadejda Nikolaïevna.
 
P. Tchaïkovski.
 
J’ai écrit un concerto pour piano que N. Rubinstein a rejeté. Néanmoins, je veux le faire imprimer.

 
Quatre ans après les faits, il décrit l’événement en détails dans une lettre fascinante adressée à sa mécène et amie Nadejda von Meck (1831-1894) :

San Remo, 21 janvier / 2 février – 22 janvier / 3 février 1878
 
En décembre 1874, j’ai écrit un concerto pour piano. Étant donné que je ne suis pas pianiste, je devais me tourner vers un spécialiste virtuose qui m’indiquerait ce qui était techniquement difficile à jouer, ne convenait pas, ne produisait aucun effet, etc. J’avais uniquement besoin d’une critique extérieure, à la fois stricte et amicale, de cet aspect de ma composition. Je ne veux pas entrer dans tous les détails et vous expliquer tous les antécédents, ne souhaitant pas m’impliquer dans toutes sortes de petites querelles, mais je dois préciser qu’une voix intérieure protestait en moi contre le choix de Rubinstein en tant qu’évaluateur de l’aspect mécanique de mon travail. Je savais qu’il ne pourrait pas s’empêcher, en une telle occasion, de jouer les tyrans. Cependant, il est n’est pas seulement le pianiste le plus important de Moscou mais aussi un musicien hors pair ; et comme je savais qu’il se sentirait très offensé s’il venait à apprendre que je l’évitais, je lui ai suggéré d’écouter le concerto et d’en commenter la partie pour piano.
 
C’était à la veille de Noël en 1874. Ce soir-là, nous avons tous les deux été invités chez Albrecht pour un repas de Noël et Nikolaï Grigorievitch a proposé d’aller dans l’une des salles de classe du Conservatoire avant la fête. C’est ce que nous fîmes. Je suis arrivé avec mon manuscrit, suivi de près par Nikolaï Grigorievitch et de Hubert. Avez-vous une idée, chère amie, de qui est ce dernier ? C’est un homme très gentil et intelligent mais totalement dépourvu d’indépendance, très ouvert d’esprit, qui a besoin d’un long préambule avant de répondre par un oui ou par un non, incapable d’exprimer une opinion claire avec des mots simples et qui se met toujours d’accord avec ce que quelqu’un présente à tel ou tel moment de manière plus courageuse et déterminée que lui. Je précise qu’il ne le fait pas vraiment par souci de générosité mais bien par manque de caractère.
 
Je jouai le premier mouvement. Pas un mot, pas une remarque. Si vous saviez dans quelle situation ridicule et insupportable se trouve un homme lorsqu’il sert à son ami un plat de sa confection, et que celui-ci mange sans dire un mot ! (…) Je m’armai de patience et jouai tout jusqu’à la fin. De nouveau le silence. Je me levai et demandai : « Hé bien, quoi ? » Alors un flot de paroles jaillit des lèvres de Nikolaï Grigorievitch, d’abord calme, puis prenant de plus en plus le ton d’un Jupiter tonnant. Il en ressortit que mon concerto ne valait rien, qu’il était injouable, que les passages sont plats, maladroits et tellement malcommodes qu’il est impossible de les améliorer, que l’œuvre en elle-même est mauvaise, que j’ai volé des choses à droite et à gauche, qu’il n’y a que deux ou trois pages qui peuvent être conservées, mais que tout le reste doit être abandonné ou complètement remanié. « Par exemple, ça, à quoi ça ressemble » (et il joue le passage en question en le caricaturant). « Et ça, est-ce possible ? » Et ainsi de suite. Je ne puis vous dire l’essentiel, c’est à dire le ton sur lequel tout cela fut dit. Bref, un étranger qui serait entré dans la pièce à cet instant aurait cru qu’il avait affaire à un maniaque, à un noircisseur de papier dépourvu du moindre talent, venu importuner un célèbre musicien. Hubert, voyant que je restais obstinément silencieux, fut sidéré par le fait qu’un homme qui avait déjà beaucoup écrit et qui enseignait la composition libre au Conservatoire se faisait conspuer de cette manière méprisante et sans appel qu’on ne devrait pas se permettre même avec un élève un tant soit peu doué ; il se mit à vouloir éclaircir les jugements de Rubinstein, et, sans le contredire en rien, à tempérer ce que son altesse avait formulé avec trop de sans-gêne.
 

J’étais non seulement étonné mais offensé par cette scène. Je ne suis pas un garçon qui s’essaie à la composition, je n’ai plus besoin des leçons de personne, surtout si elles sont formulées d’une manière aussi grossière et inamicale. J’ai et j’aurai toujours besoin de remarques amicales – mais il n’y avait là rien de semblable. Il y avait un démolissage général, exprimé dans des termes qui m’ont piqué au vif.
 
Je sortis de la pièce, incapable de dire quoi que ce soit d’énervement et de colère. Rubinstein me rejoignit bientôt et voyant à quel point j’étais bouleversé il m’emmena dans une des pièces éloignées. Là, il me répéta que mon concerto était impossible, et m’indiquant de nombreux passages qui exigeaient d’être radicalement remaniés, me dit que si pour telle date je refaisais le concerto conformément à ses indications, il me ferait l’honneur de jouer cette œuvre dans un de ses concerts. « Je ne réécrirai pas une note, lui répondis-je, et le ferai imprimer tel qu’il est ». Et c’est ce que je fis. (…) »

 

La première page de la partition autographe du Concerto pour piano no. 1 de Tchaïkovski.
La première page de la partition autographe du Concerto pour piano no. 1 de Tchaïkovski.

Quel pays extraordinaire que l’Amérique !

L’incident est doublement révélateur : d’abord de l’incompréhension de certains collègues contemporains face à l’originalité singulière de Tchaïkovski, ensuite de la sensibilité extrême de celui-ci face aux critiques. Inextricablement impulsif, le compositeur était sujet aussi bien à l’amertume qu’à l’enthousiasme. Un an après avoir digéré les remarques de Rubinstein, les fortunes diverses que connaît son premier concerto pour piano lors de ses premières européenne et américaine lui font écrire à Hans von Bülow (1830-1894) qui interprète la partition aux États-Unis dans une missive rédigée en français :

Moscou 19 novembre / 1 décembre 1875
 
Cher Maître !
 
J’ai reçu votre bonne lettre, et vous remercie pour tout ce qu’elle contient de flatteur, ainsi que pour la sympathique attention que vous témoignez à l’égard de mes compositions. Quelques unes de mes partitions imprimées et mes deux quatuors sont en ce moment en route pour l’Amérique. Je souhaite fort qu’elles y aient le sort enviable, qui, grâce à vous est échu à mon concerto. Quel pays extraordinaire que l’Amérique ! Tout y est grandiose et prend des proportions gigantesques, dont rien ne peut approcher en Europe.
 
(…)
 
Combien je voudrais assister à l’un de vos concerts et jouir du bonheur de vous entendre jouer mon concerto ! En attendant je l’ai entendu il y a quelques jours à Pétersbourg, où il a été misérablement estropié surtout grâce au chef d’orchestre (Napravnik), qui a fait tout au monde pour l’accompagner de manière qu’au lieu de musique ça n’a été qu’une atroce cacophonie. Le pianiste Kross l’a interprété d’une manière consciencieuse mais plate et dénuée de goût et de charme. Le morceau n’a eu aucun succès. Dans deux jours il sera joué ici et il faut espérer que j’aurai plus de chance à Moscou. Mais que m’importe du reste l’insuccès de la chose ici quand je sais que grâce à vous elle fera son chemin.

À suivre…

Des mots prophétiques puisque l’engouement envers le concerto ne cessa de croître dans les mois et les années qui suivirent. Le 10 mars /22 mars 1878, lors d’un concert symphonique spécial de la Société musicale russe, Nicolaï Rubinstein interprète la pièce « impossible » qu’il avait si durement commentée. En apprenant cela, Tchaïkovski admet dans une lettre à Karl Albrecht (1836-1893) :

9/21 mars 1878
 
(...) Il me rend un grand service en l’interprétant. Cette nouvelle m’a procuré un immense plaisir.

 
Avec de nombreuses représentations et plus de 400 enregistrements sur divers supports, l’œuvre compte aujourd’hui parmi les plus immédiatement reconnaissables et populaires de tout le répertoire.

En novembre, nous tenterons de percer le mystère de la Sixième et dernière Symphonie du compositeur dont le « thème secret » reste l’une des grandes énigmes musicales du XIXème siècle…

Thomas Van Deursen

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