Maison d’opéra fédérale au sein de la capitale de l’Europe

LA MONNAIE DE MUNT

Bien avant leurs carrières fulgurantes, alors qu’ils étaient encore étudiants, Alain Altinoglu et Nora Gubisch donnaient des récitals ensemble en banlieue parisienne, dans des maisons de retraite, des homes ou des hôpitaux. Une vraie leçon de vie. Si leurs agendas chargés ne leur permettent plus très souvent de s’adonner à leur premier amour musical, ils ont fait une exception pour le premier récital de la saison à la Monnaie dont ils nous parlent dans cet entretien…

Commençons par le début : comment créez-vous un programme de récital ?

Nora Gubisch : Un récital peut se construire à partir de mélodies entendues et pour lesquelles j’ai eu un coup de foudre, mais cela peut aussi être Alain qui m’aura poussée pendant des années à chanter quelque chose qu’il trouve fait pour moi. Comme par exemple, les Fêtes galantes de Claude Debussy que j’avais longuement hésité à mettre dans un programme, mais que j’ai finalement adoré chanter.

Alain Altinoglu : Pour nous, la dramaturgie du récital a toujours été très importante. Comment construire un programme qui soit attractif pour le public ? Quelles œuvres peuvent entrer en résonnance avec la programmation symphonique ou lyrique de la saison ? Ainsi, au départ, nous pensions commander une nouvelle pièce au compositeur Benjamin Attahir mais il a fallu y renoncer parce qu’il était trop accaparé par la création de son nouvel opéra. Comme ce scénario idéal s’est avéré irréalisable, nous avons opté pour un programme germano-espagnol dans lequel nous réunissons des classiques de Brahms et Strauss avec des morceaux de compositeurs moins connus, tels que Ricardo Viñes ou Enrique Granados.

Alain, amoureux des sciences, a un recul plus « scientifique » que moi par rapport à la musique et a plus que moi la notion de divertissement. Nora Gubisch

Nora, vos parents sont musicologues, font-ils des recherches pour vous dans les répertoires oubliés ?

NG : Oui, et comme ma mère est une descendante de la famille de Ricardo Viñes, elle fouille les archives familiales pour en ressortir les pièces les plus intéressantes, dont certaines figurent également dans notre programme. Mon père est un passionné de Schubert et il aimerait que je chante à chaque récital Die Taubenpost du cycle Schwanengesang. Un soir, je lui ai fait la surprise en le donnant en bis. Et c’est ça aussi le récital, c’est la vie... En tant qu’artistes, où en sommes-nous ? Et nos parents, quel âge ont-ils ? Et nous, maintenant nous avons un enfant, la résonnance change… C’est extrêmement organique un récital, ce n’est pas du « Liederabend » froid.

Pour votre CD Folk Songs, vous avez réuni toute une famille autour de vous…

NG : … dans l’idée de faire la musique avec les gens qu’on aime, comme pour ce duo constitué depuis tant d’années.

Votre première rencontre ?

AA : On s’est rencontrés au Conservatoire de Saint-Maur quand j’avais douze ans, nous avons joué au piano ensemble quand j’en avais quinze. Puis Nora est entrée au Conservatoire de Paris, je l’ai accompagnée pour la première fois dans la Habanera de Carmen de Bizet et dans Widmung, le premier lied des Myrthen de Robert Schumann. C’est comme cela que j’ai découvert sa voix et que notre duo a commencé.

Et – si on peut être indiscret – votre couple aussi ?

AA : Non, cela s’est fait plus tard.

Donc c’est la rencontre musicale qui a donné naissance au couple ?

AA : Nous ne sommes pas le premier couple à s’être rencontré sur notre lieu de travail, si l’on veut être un peu pragmatique…

NG : Chacun raconte à sa façon (sourire).

AA : C’est une boutade !

NG : Nous nous sommes aimés dans la musique, nous nous sommes demandés si ce n’était que la musique et puis voilà…

AA : J’ai découvert la voix grâce à Nora. J’ai aussi découvert l’opéra grâce à Nora, en l’accompagnant à travers le monde, j’ai découvert le travail de chef d’orchestre à l’opéra en assistant au travail de répétition.

Et pour vous, Nora ?

NG : j’ai acquis un important bagage musical très jeune en intégrant la Maîtrise de Radio France. J’ai aussi eu une formation de pianiste et ai eu la chance d’étudier avec Catherine Collard. Tout cela s’est métabolisé en moi et quand je chante, la moindre variation de couleur ou d’harmonie dans l’accompagnement me fait chanter différemment. Alain m’avertit quand, selon lui, je dois plus suivre mon chemin technique (être plus « chanteuse » !) et ne pas trop réagir aux variations de mon environnement sonore.

J’ai découvert la voix
grâce à Nora. Alain Altinoglu

Parcourir le monde de façon professionnelle avec la Maîtrise m’a donné très tôt une exigence qui ne facilite pas toujours la vie, parce que l’on tend à mettre la barre très haut. C’est parfois fatiguant pour l’entourage ! Alain, amoureux des sciences, a un recul plus « scientifique » que moi par rapport à la musique et a plus que moi la notion de divertissement, tandis que moi, je me rassure en me disant qu’on n’est pas en train de procéder à une opération à cœur ouvert (rire). Si je manque de recul, c’est Alain qui me l’apporte.

Dans vos récitals, vous présentez aussi des pièces de musique populaire.

AA : En raison de toutes nos origines. Pour moi, elles sont simples, toute la famille vient d’Arménie, pour Nora elles sont plus mélangées.

NG : C’est cela que j’ai adoré quand j’ai découvert la famille d’Alain. À l’époque où nous n’étions pas encore en couple, chaque fois que j’allais chez Alain pour bosser, son père nous sortait une partition d’un compositeur arménien : « Nora, tu dois chanter ça ! » Et cela a tout de suite fait écho au flamenco que j’ai beaucoup entendu étant petite, joué par mon grand-père. Il était peintre de profession et tous les dimanches, il jouait de sa guitare flamenca. Toutes ces relations entre les musiques méditerranéennes me font vibrer.

Vous avez une présence intense sur scène. Avez-vous eu l’occasion d’être actrice ?

NG : J’ai eu l’occasion de dire un texte dans le Roi David de Honegger et j’ai adoré faire ce mélodrame, c’est-à-dire réciter un texte sur de la musique. Et je serai d’ici peu la récitante du poème de Gabriele d’Annunzio pour Le Martyre de Saint-Sébastien de Debussy à Copenhague.

AA : Nous aimerions mettre un jour des mélodrames au programme de nos récitals. Malheureusement la musique française n’a pas de pièces de la qualité d’Enoch Arden de Strauss ou des mélodrames de Schumann. En France, il y a des mélodrames de Massenet, nous les avons essayés, mais le résultat n’a pas été convaincant. Ce que Nora a fait de plus puissant, c’est la fin de l’opéra Thérèse de Massenet.

NG : C’est un moment où je me sens la plus complète : je chante et puis le chant se transforme en parole accompagnée.

AA : C’est pourquoi je la pousse pour qu’elle chante le Pierrot lunaire de Schoenberg. C’est une œuvre qui lui irait très bien justement parce que c’est une œuvre pour une actrice. Ce que Nora peut apporter, c’est le respect de la hauteur exacte notée dans la partition. C’est quelque chose de très difficile à faire, mais que Nora est parfaitement capable de réaliser. Si on appuie le côté chant, cela ne marche pas et si on récite trop, cela ne marche pas mieux. On en parle souvent avec le père de Nora qui est un des grands spécialistes de Schoenberg en France. Il faut trouver un juste milieu, et ce n’est pas nécessairement le même d’une pièce à l’autre.

Propos recueillis par Benoit van Langenhove de Bouvekercke (juin 2019)

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