Maison d’opéra fédérale au sein de la capitale de l’Europe

LA MONNAIE DE MUNT

© La Monnaie / De Munt

Dans l’histoire du théâtre, il existe peu de couples aussi emblématiques que les Macbeth. Quelques jours avant la création mondiale de Macbeth Underworld, le nouvel opéra de Pascal Dusapin basé sur la célèbre tragédie de William Shakespeare, nous avons pu nous entretenir avec les Lord et Lady Macbeth de cette production : Georg Nigl et Magdalena Kožená.

Vous venez tous les deux de terminer une intense journée de répétitions. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

 
Georg Nigl: Je suis épuisé. Pour une création mondiale, vous plongez dans l’inconnu et cela demande un immense effort de concentration. Nous venons de commencer à répéter avec l’orchestre et la différence est énorme après avoir répété pendant des jours avec seul un accompagnement au piano !

Magdalena Kožená : C’est la raison pour laquelle je souhaiterais répéter encore plus, malgré le fait que nous soyons très fatigués après une aussi longue journée de travail. Avec une pièce de répertoire, vous pouvez toujours écouter plein d’enregistrements une fois chez vous, mais c’est un luxe dont il faut se passer pour une création mondiale.

GN : C’est vrai. Pour une production de Don Giovanni, par exemple, vous devez surtout faire attention à ne pas vous laisser trop influencer par l’histoire de l’œuvre. Ici, nous travaillons depuis des mois pour concrétiser une idée abstraite.

Avec une création mondiale, c’est en quelque sorte à votre tour d’écrire l’histoire. Est-ce que vous travaillez avec la conscience de peut-être figurer un jour sur les pages Wikipédia des décennies à venir ?

 
GN : Pas vraiment non. Le fait que j’aime travailler sur de la musique contemporaine est surtout dû à ma jeunesse viennoise. J’avais une vingtaine d’années et partout dans la ville vous aviez des maisons avec des plaques commémoratives : « Beethoven a vécu ici », « Mozart a vécu ici », « Schubert a vécu ici »… Et je me suis alors dit que ça devait être merveilleux de pouvoir rencontrer ces grands maîtres de la composition. J’ai donc décidé à ce moment-là de travailler avec leurs homologues contemporains. Je pense qu’il est essentiel pour la musique de continuer à évoluer. Je suis fier d’y contribuer mais pas d’être mentionné sur Wikipédia (rires).

Vous êtes dans la dernière ligne droite avant la première. Quel effet cela fait-il de voir les dernières pièces du puzzle se mettre en place ?

 
GN : J’ai toujours besoin de travailler en profondeur quand j’étudie un nouveau rôle. Je persévère jusqu’au moment où ce n’est plus le rôle qui me joue mais bien moi qui joue le rôle. C’est là que commence la partie plus amusante du travail pour moi. Il faut rester calme, se reposer suffisamment. Ensuite nous n’avons plus qu’à attendre et puis « donner naissance à ce nouvel enfant ».

© Baus

MK : De mon côté, je découvre continuellement de nouvelles choses. Pascal (Dusapin, ndlr.) avait déjà une vision très claire de ce que serait sa Lady Macbeth. Plus féminine et plus douce qu’elle n’est habituellement interprétée. Nous ajoutons çà et là certains accents particuliers, cela fait partie du processus de création : vous cherchez ce qui fonctionne et vous ajustez.

Pourtant, ces personnages ont été écrits pour vous…

 
MK : Oui et cela constitue une grande responsabilité mais c’est aussi très rafraîchissant. J’envie parfois les chanteurs et les chanteuses de pop parce que tout le monde leur écrit des chansons en permanence. Tandis que nous, nous attaquons à des œuvres vieilles de plusieurs siècles qui ont déjà été interprétées des centaines de fois. Aujourd’hui, c’est enfin moi la première. Et d’autres chanteurs s’approprieront par la suite cet opéra.

GN : Je les déteste déjà (rires) ! Non, je plaisante bien sûr. Mais il est vrai que tous ceux qui chanteront Macbeth Underworld après nous – car je suis convaincu que cet opéra va devenir une pièce de répertoire – devront relever un vrai défi ; parce qu’ils n’auront pas nos voix. Chaque voix est unique et Pascal a écrit ces rôles spécifiquement pour nous.

Savez-vous pourquoi Pascal Dusapin vous a choisi spécifiquement ?

 
GN : Pour moi cela a été très simple. Pascal et moi, nous collaborons depuis quinze ans. Il m’a donc juste informé très simplement qu’il travaillait sur un projet d’adaptation de Macbeth.

Nous sommes des professionnels mais vous ne pouvez pas simuler une alchimie. Madgalena est l’une des meilleures partenaires avec qui j’ai travaillé. Georg Nigl

MK : J’ai principalement de l’expérience dans la musique baroque et c’est la sonorité que Pascal avait en tête pour le personnage. Non pas que je n’aie jamais chanté de musique contemporaine, bien au contraire. Quand je faisais encore partie d’une chorale de jeunes, nous nous sommes spécialisés dans la musique tchèque contemporaine. J’ai aussi chanté Sequenza de Berio. Par contre à l’opéra, c’est tout nouveau pour moi et j’avais très envie d’essayer. C’est aussi le rêve de toute chanteuse – et surtout de toute comédienne – d’incarner un jour Lady Macbeth.

GN : Je pense que c’est l’un des textes les plus passionnants à travailler au monde. C’est difficile, naturellement, mais Macbeth est une incroyable icône à interpréter.

Justement, comment avez-vous travaillé l’interprétation de vos personnages respectifs ainsi que leur relation, sur scène ?

 
GN : She’s the peach and I’m the bitch (rires). Plus sérieusement, nous nous concentrons surtout sur l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre. Quand vous lisez attentivement Macbeth, au milieu de l’intrigue politique et de tous ces meurtres, vous pouvez sentir l’amour qu’il y a ou qu’il y a eu entre eux. D’où la nécessité d’avoir une bonne partenaire. Bien sûr, nous sommes des professionnels mais vous ne pouvez pas simuler une alchimie. Madgalena est très sincèrement l’une des meilleures partenaires avec qui j’ai eu la chance de travailler.

On peut d’ailleurs le remarquer très fortement dans plusieurs versions antérieures de la pièce. S’il y a une véritable alchimie entre les Macbeth, la production atteint de nouveaux sommets.

 
GN : Oui, c’est vraiment indispensable. Pour nous, cela s’est fait de façon très naturelle. Les répétitions ont beau être éreintantes, nous nous amusons quand même beaucoup. Je pense que nous réalisons également tous les deux à quel point le travail que cela représente est phénoménal. Cela nous aide à avancer. Et Thomas (Jolly, ndlr.) s’était parfaitement préparé.

MK : Et il est très calme. Je ne suis pas habituée à cela chez les metteurs en scènes.

Et la musique de Dusapin ?

 
GN : Pascal écrit sa musique comme s’il était lui-même un interprète. C’est une méthode de travail assez inhabituelle. Notre devoir à nous, c’est de se glisser à l’intérieur de sa tête pour essayer de comprendre ce qu’il entend quand il compose. En termes d’influences, je dirais qu’il navigue entre Wagner et le baroque.

MK : Oui, en effet. Il joue énormément avec le rythme, il ne veut pas que sa musique soit trop verticale. Vous rencontrez beaucoup cela dans les récitatifs baroques mais aussi dans le jazz, par exemple.

GN : Cela semble presque aussi libre qu’un texte parlé.

MK : Exactement.

GN : Sa partition contient à peu près tous les types de chant qui ont existé dans l’histoire de la musique des cinq cents dernières années : récitatif, Sprechgesang, arioso, aria… C’est ce que je voulais dire par « entre Wagner et le baroque ».

Chez lui, la voix n’est pas une ligne instrumentale comme les autres. Pour Dusapin, c’est la voix qui prime parce qu’elle porte l’histoire. C’est une caractéristique que nous avons perdue pendant la seconde moitié du XXe siècle.

MK : Il a aussi tout simplement un grand amour du théâtre, ce qui n’est pas le cas de nombreux compositeurs, souvent trop concentrés sur l’instrumentation, uniquement axés sur la musique. Chez Dusapin, c’est différent. Il a vu toutes les adaptations cinématographiques de Macbeth, il a regardé plein de mises en scène différentes. Il m’a même montré un extrait de la version avec Judi Dench dont la performance et le phrasé ont inspiré ma ligne vocale. Il veut vraiment mettre en avant cet aspect théâtral et je trouve cela fascinant.

© Baus
La mise en scène est aussi éminemment théâtrale. Cela ne rend-il pas votre tâche de chanteurs encore plus difficile ?

 
GN : Vous avez vu mes différentes performances ici ? Alors vous connaissez déjà la réponse (rires). J’aime jouer et je pense que Magdalena aussi. À cet égard, nous sommes peut-être atypiques pour des chanteurs d’opéra.

MK : En effet. S’il s’agit juste de livrer une démonstration technique, pour un Rossini par exemple, je ne suis pas intéressée.

Cela rend votre travail d’autant plus intense. Où puisez-vous l’énergie qu’une telle performance demande ?

 
MK : Vous devez surveiller votre condition physique mais aussi votre niveau de fatigue psychologique. Je fais du yoga pour rester en forme.

GN : It’s part of the job. Plus jeune, j’osais aller faire la fête jusqu’aux petites heures du matin avant d’aller au théâtre, mais je ne le fais plus. Nous savons très bien ce qu’il faut surveiller : je ne bois pas trop et, en rue, quand je croise des gens avec un rhume, je change de trottoir. Je vis presque comme un moine, Magdalena en revanche (sourires)

MK : Étant la mère de trois enfants, je n’ai pas ce luxe. Ma plus jeune fille n’a que cinq ans et elle a encore beaucoup besoin de moi. Je dois donc bien partager mon temps. C’est vraiment une question d’équilibre.

GN : Moi j’ai passé un accord avec mon fils. Je lui ai expliqué que je ne pouvais pas être à la maison pour le moment mais, après cette production, j’ai promis de passer deux semaines rien qu’avec lui. Je suis très impatient de le voir, de l’emmener à l’école, de lui préparer à manger…

Vous êtes loin de chez vous et en même temps pas tout à fait puisque vous êtes un grand habitué de la Monnaie. Qu’est-ce que cela représente pour vous d’y travailler une nouvelle fois ?

 
GN : C’est toujours aussi difficile le matin. Nous répétons au sixième étage et votre ascenseur est si lent que je dois me lever très tôt (rires).

MK : Il faut prendre l’escalier, Georg (rires).

GN : Est-ce que tu montes vraiment à pied ? Jusqu’au dernier étage ?! J’ai essayé une fois et je ne l’ai plus jamais fait. 

MK : C’est un bon exercice non ?

GN : Oui mais c’est facile pour toi, sur scène tu es constamment au lit. Donc c’est normal que tu te fatigues un petit peu avant de travailler (rires)… Plus sérieusement, revenir à la Monnaie c’est comme revenir à la maison. Je commence à connaître tout le monde. Quand je vais manger à la cantine, j’y reconnais les membres du personnel. Ce n’est pas courant dans notre secteur. Nous sommes un peu comme des gladiateurs envoyés dans les arènes du monde entier. Mais la Monnaie est devenue une sorte de quartier général pour moi. Et quel luxe cela représente ! Pour moi, vous faites partie de la Champions League de l’opéra. Les performances les plus importantes de ma carrière, je les ai toutes faites ici.

MK : C’est un peu différent pour moi puisque c’est la première production que je fais ici. Mais je suis tout à fait d’accord avec Georg. Je pense que c’est notamment dû à votre programmation. Deux créations mondiales ! Quel intendant ose faire un truc pareil ? Mais heureusement, parce que nous avons besoin de maisons d’opéra qui évoluent avec leur temps et qui montrent autre chose qu’une nième production de La traviata ou de Carmen. J’étais d’ailleurs très surprise de voir que nous jouions ce spectacle huit fois, je me suis dit : « Vont-ils savoir le vendre » (rires) ? Mais vous voyez, il y a véritablement un public pour l’opéra contemporain ici, ce qui est à la fois instructif et stimulant.

Propos recueillis par Jasper Croonen et Thomas Van Deursen

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