Maison d’opéra fédérale au sein de la capitale de l’Europe

LA MONNAIE DE MUNT

« Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que c’est un chef-d’œuvre. » Pour un connaisseur de Verdi tel que Giuliano Carella, la question ne se pose pas. Par le passé, Giovanna d’Arco a souvent été considérée comme une œuvre  assez faible d’un point de vue dramaturgique, l’exemple prototypique d’un jeune Verdi sensationnaliste ; comme un opéra de moindre niveau que Nabucco ou I Lombardi. Le chef d’orchestre italien propose de s’éloigner de ces considérations et nous parle des passages qu’il préfère dans la partition.

« Il faut pouvoir transcender la critique dramaturgique de cette partition pour en découvrir le génie caché. Les premières œuvres de Verdi sont parfois taxées d’un excès de folklorisme et de personnages stéréotypés. Mais ce n’est pas parce qu’il utilise, çà et là, une mélodie un peu simpliste que sa partition est dénuée de complexité. C’est d’ailleurs dans cette apparente simplicité – cette simplicité presque suspecte – que réside la profondeur des personnages de Verdi. »

« Prenez, par exemple, le duo entre Carlo VII et Giovanna au quatrième scène. C’est très exaltant, écrit avec une telle clarté. Le début est très condensé et dramatique mais ensuite il ouvre complètement cette mélodie à partir du vers « È puro l'aere - limpido il cielo ». Et vous y sentez déjà une grande évolution d’écriture. C’est en fait l’un de ses premiers duos lyriques majeurs pour ténor et soprano. Une tendance qu’il poussera beaucoup plus loin par la suite ; il suffit de songer à La traviata ou à Aida, Un ballo in maschera et Otello. »

« On retrouve beaucoup ce pouvoir de la voix chez Verdi. C’était vraiment un compositeur de génie pour la voix. Ici, vous l’entendez clairement dans l’aria de Giovanna « Sempre all’alba ed alla sera ». Si l’opéra n’est pas souvent interprété sur scène, cette pièce, en revanche, fait partie du répertoire : toutes les plus grandes sopranos l’ont chantée. Il y a deux raisons à cela. D’abord, l’aria est techniquement très difficile et nécessite une bonne assise vocale. Ensuite, la ligne musicale est vraiment sublime. Verdi parvient systématiquement à capturer dans sa mélodie toutes les intentions exactes émanant de l’histoire. »

« La « Sinfonia » d’ouverture est sans doute le morceau le plus connu de cet opéra et, selon moi, l’un des plus iconiques de toute l’œuvre de Verdi. Je trouve cela dommage qu’il ne soit pas joué plus souvent, tant c’est bien écrit. Verdi y accorde une grande importance à la petite harmonie : en particulier aux flûtes, aux hautbois et aux clarinettes, mais aussi aux bassons et aux cors anglais. L’ouverture s’enchaîne ensuite parfaitement avec l’introduction du chœur « Qual v’ha speme ». Bien qu’il s’agisse d’un livret assez sombre, parlant d’anges et de démons, Verdi utilise un style particulièrement élégant. Si vous allez un peu plus loin (il feuillette la partition), au numéro sept, vous avez le spectaculaire « Allor che i flebili bronzi salutano ». Le ténor qui chante Carlo VII est le premier soliste de l’opéra et Verdi lui offre un rôle extrêmement moderne. Tout le prologue est fantastique. »

« D’après moi, l’une des trouvailles les plus originales de la partition réside dans le finale du premier acte ; ou plutôt du prologue car nous jouons la versione tradizionale avec un prologue et trois actes et non pas quatre actes. À la fin du prologo donc, quand les démons et les anges chantent à nouveau et que Giovanna, seule parvient à les entendre (ainsi que nous en tant que spectatrices et spectateurs). Ce chœur des démons était extrêmement populaire à l’époque de Verdi et reflète sa théâtralité musicale si caractéristique. Il s’agit également de thèmes qu’il développera plus tard dans Macbeth et dont vous pouvez déjà entendre les germes ici. »

« Enfin, impossible de ne pas évoquer la marche funèbre finale. Toute la fin en réalité, à commencer par cet air poignant de Carlo, « Quale più fido amico » . Vous y trouvez un passage très intéressant pour cor anglais et violoncelle dont le timbre anticipe déjà certaines couleurs instrumentales de Rigoletto. C’est très difficile à interpréter car il faut trouver le bon équilibre entre la théâtralité et la musicalité, un équilibre encore plus complexe à obtenir dans une version de concert. En effet, même quand il s’agit d’un concert, vous ne devez jamais oublier que vous faites toujours du théâtre musical. Cela reste une histoire que vous devez raconter. L’aspect dramaturgique n’est peut-être pas directement visible sur scène mais il reste contenu dans la partition. »

« Plus je parle de cet opéra, plus je continue à évoquer cette importante notion théâtrale. C’est l’un des plus grands défis quand on interprète Verdi : fournir au public assez de théâtralité sans que cela devienne indigeste. Bien entendu, Giovanna d’Arco a aussi ses défauts. On peut s’interroger sur la manière dont Temistocle Solera (le librettiste) a traité l’œuvre originale de Schiller par exemple. Mais, au fond, cela reste un opéra merveilleusement écrit avec lequel Verdi a fait un énorme bon en avant musical. Vous m’avez demandé de choisir certains moments clés de la partition. En fait, Giovanna d’Arco n’est qu’une succession de moments clés, de la première à la dernière note. »

Texte par Jasper Croonen
Traduction par Thomas Van Deursen

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