Maison d’opéra fédérale au sein de la capitale de l’Europe

LA MONNAIE DE MUNT

Vis ma vie d’enfant prodige

Thomas Van Deursen
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12 min.

Trois mille cinq cent. C’est le nombre de kilomètres parcourus par Wolfgang Amadeus Mozart et sa sœur Nannerl – alors respectivement âgés de sept et neuf ans à peine – lorsque leurs parents les ont emmenés se produire en concert dans les plus grandes villes européennes. Voici le récit romancé de ce voyage…

ÉPISODE 1 : À LA CONQUÊTE DE L’EUROPE

La nuit régnait sur Salzbourg. Au troisième étage de la maison jaune, au numéro 9 de la Getreidegasse (rue des céréales), Leopold Mozart déchiffrait quelques partitions à la lumière d’un chandelier. Son esprit s’égara vers la respiration paisible de ses enfants endormis, puis se fixa sur les paroles de ce diplomate allemand rencontré quelque mois plus tôt : « Maintenant, pour une fois dans ma vie, j’ai vu un miracle : c’est le premier. » Depuis leur retour de Vienne, il était hanté par les éloges reçus et la fascination que les prouesses instrumentales de Nannerl et Wolfgang avaient suscité auprès de la haute société. Cette nuit-là, il prit la décision de faire connaître ses deux petits prodiges dans les plus grandes cours royales du continent européen. Il fallait faire vite. Plus les enfants étaient jeunes, plus spectaculaire serait la démonstration de leurs talents respectifs.

Portrait de Maria Anna Mozart (1751-1829), par Pietro Antonio Lorenzoni
Portrait de Maria Anna Mozart (1751-1829), par Pietro Antonio Lorenzoni

Quand il annonça son projet à la famille, Nannerl et son petit frère se firent une joie de se préparer en répétant ensemble quotidiennement et inlassablement. Wolfgang eut même le temps de perfectionner sa maîtrise du violon. De son côté, l’ambitieux père de famille sollicita son réseau de musiciens professionnels et ses plus récents contacts, afin d’obtenir des invitations à se produire dans le plus grand nombre de villes possible, ainsi que ses liens commerciaux pour bénéficier de services bancaires tout au long du voyage. L’itinéraire choisi devait mener la famille Mozart de leur principauté natale à travers la Bavière et la Westphalie jusqu’aux Pays-Bas autrichiens, avant de descendre sur Paris et de rejoindre le nord de l’Italie par la Suisse…

Le vent glissait une douce mélodie de fleur en fleur, de feuille en feuille, valsait entre les branches des arbres, sous un soleil de plomb. C’était le début du mois de juillet. La berline à deux chevaux de la famille Mozart, bagages chargés à l’arrière et sur le toit, avait rejoint le sud des contrées bavaroises en longeant le calme du lac azurin Chiemsee, quand soudain, il y eut une secousse et le véhicule bringuebala en bord de route avant de s’arrêter. Une des quatre roues avait quitté son essieu, nécessitant une bonne journée de réparations. Déçu par ce fâcheux contretemps, Leopold avisa une petite ville en bord de fleuve, Wasserburg am Inn, dont l’église était, selon ses habitants, pourvue d’un très bel orgue à pédales. Il y installa le jeune Wolfgang qui, s’il découvrait presque l’instrument, en joua comme un professionnel, au grand ravissement des fidèles. Une fois leur transport à nouveau opérationnel, les enfants Mozart commencèrent enfin leur tournée de concerts. À Munich, ils se produisirent deux soirs successifs à la cour sous les yeux abasourdis du prince-électeur et furent récompensés par la belle somme de 354 florins, l’équivalent d’une demi-année du salaire de Leopold.
Augsbourg, Schwetzingen et Mayence où la cour était connue pour son appréciation des arts et de la musique, de performance en performance, les Mozart accumulèrent un pactole qui leur permis de se parer des plus beaux costumes, de goûter aux plats les plus fins, de séjourner dans les meilleurs hôtels. Après ces dernières représentations, la famille abandonna la berline au profit d’un bateau pour parcourir sur le Main les cinquante kilomètres qui les séparaient de Francfort.

Peinture du vieux pont de Sachsenhausen, à Francfort-sur-le-Main, en 1858, par Gustave Courbet.
Peinture du vieux pont de Sachsenhausen, à Francfort-sur-le-Main, en 1858, par Gustave Courbet.

La rivière était bordée de charmants petits bois, de villages et de champs verdoyants. Arrivés à leur destination, ils découvrirent une ville fortifiée de murs et de bastions qui regorgeait d’activités. Les places commerçantes étaient entourées de bâtiments à trois ou quatre étages, aux façades à l’héritage médiéval, qui se terminaient en pointes comme autant de petites cathédrales où l’on mangeait, dormait, travaillait. Leur réputation les avait déjà précédés : « La jeune fille interprétera au clavier les morceaux les plus difficiles des plus grands maîtres, tandis que le garçon jouera un concerto de violon et répétera le tour qu’il fit à Vienne en jouant sur un clavier dissimulé sous un tissu (…). Enfin il improvisera – non seulement sur le piano-forte mais aussi à l’orgue – dans tous les tons, même les plus difficiles, ce qu’il lui sera demandé. »

ÉPISODE 2 : BRUXELLES ET PARIS

Après leur fructueuse escale francfortoise, la famille Mozart continua son voyage à un rythme effréné, de châteaux en palais, de Cologne à Aix-la-Chapelle. En octobre, ils atteignirent Bruxelles où résidait Charles Alexandre de Lorraine, gouverneur des Pays-Bas autrichiens et beau-frère de l’impératrice.
Un concert fut demandé, puis reporté, puis reporté encore. « Son altesse le prince n’a d’autres occupations que de chasser, festoyer et boire », écrivit plein de frustration Leopold à l’un de ses correspondants. Les jours se transformèrent en semaines. Il pleuvait beaucoup dans cette jolie petite ville et les enfants n’avaient pas beaucoup d’autres choses à faire que de pratiquer leurs instruments. En attendant une confirmation de leur représentation, Wolfgang se mit à composer tout seul au clavecin – autrefois, il improvisait des mélodies que son père retranscrivait par la suite – un allegro entraînant qu’il imaginait peut-être accompagné au violon…

En novembre, un grand concert eut enfin lieu en présence du prince et une semaine plus tard, la famille Mozart quitta Bruxelles pour la capitale du royaume de France. Paris, une ville de pouvoir et de richesses. Une plaque tournante de l’élite intellectuelle européenne et le centre musical du continent. Leopold y arrivait avec sa famille, rempli d’espoirs. Si les enfants pouvaient être reçus à la cour de Louis XV, leur talent ferait le reste, il en était persuadé : « Ma petite fille, bien qu’âgée de seulement douze ans, est l’un des joueurs les plus habiles d’Europe et, en un mot, mon garçon en sait plus en sa huitième année que l’on ne s’y attendrait avec un homme de quarante. » Mais la mort d’un membre de la famille royale empêcha l’organisation d’une visite et, comme à Bruxelles un mois plus tôt, il fallut patienter. Wolfgang poursuivit ses efforts de composition. Il travaillait simultanément sur quatre œuvres pour clavier accompagné d’un violon. Un mois plus tard, la famille recevait un magnifique cadeau de Noël : une invitation à séjourner deux semaines à Versailles.

Il faisait froid, la neige ralentissait leur progression, mais après quelques heures de trajet, ils virent la silhouette du château se dessiner à l’horizon. C’était un grand bâtiment aux nombreuses fenêtres formant le pommeau d’une épée, sa lame séparant ensuite en deux, par une grande allée d’arbres et une série de bassins décorés de sculptures mythologiques, les immenses jardins que l’on devinait déjà depuis la Place d’armes.

Le château de Versailles dans son état architectural en 1784.
Le château de Versailles dans son état architectural en 1784.

Symétrie, harmonie… Wolfgang se sentait comme plongé à l’intérieur d’une partition sans défauts. Après avoir franchi trois grilles et l’Avant-Cour, c’était un monde irréel de dorures et de cristal qui l’attendait, scintillant partout autour de lui. Pendant leur séjour, les Mozart furent conviés à un dîner royal où, vague après vague, se succédaient à table les mets les plus fins, apportés dans des plats d’argent, d’or et de vermeil. En hors-d’œuvre, des ballottines de faisan, des pâtés en croûte, des huîtres de pleine mer, du homard chaud, du homard froid ; les potages venaient ensuite avec un consommé de bœuf madrilène saupoudré de paillettes d’or, un velouté de châtaignes truffé, une bisque aux cèpes ; suivaient les plats rôtis aussi bien du lièvre et du bœuf que des poissons en croûte de sel, puis les entremets où l’on faisait la part belle aux salades, aux fromages avant de terminer avec des fruits et d’autres douceurs rafraîchissantes. Pendant le repas, la Reine Marie Leszczyńska eut la délicatesse de s’adresser en allemand à Wolfgang qui s’empressa de la remercier en lui baisant la main.

Si on ne leur commanda aucun concert formel, la famille reçut cinquante louis d’or pour divertir la famille royale en privé. Plus tard, en mars et en avril, Wolfgang publiait ses quatre premières œuvres. Lors de concerts privés, quand on demandait à Leopold quelles étaient les prochaines étapes de leur périple, beaucoup s’étonnaient qu’il ne mentionnât pas l’Angleterre, pourtant connue pour l'enthousiasme avec lequel les musiciens continentaux y étaient reçus et l’extravagance avec laquelle ceux-ci étaient récompensés. Le 10 avril 1764, les Mozart plièrent bagages. Adieu Paris, bonjour Calais…

ÉPISODE 3 : MOZART TRAVERSE LA MANCHE

Brinquebalant sur la Manche qui faisait le gros dos, le bateau loué par les Mozart menaça plusieurs fois de prendre l’eau avant leur débarquement à Douvres, dont les falaises nappaient l’horizon de crénelures immaculées. De nombreux retards plus loin, ils s’installèrent à Londres, dans un logement situé au-dessus de la boutique d’un barbier, près de l’église fraîchement rénovée de St Martin-in-the-Fields. Avec sa carcasse rectangulaire au portique à fronton soutenu par de larges colonnes corinthiennes, et coiffé d’un clocher dont la flèche paraissait vouloir chatouiller les nuages, le bâtiment accompagnait chaque sortie, chaque visite, chaque regard lancé depuis la fenêtre.

Grâce à plusieurs lettres de recommandation parisiennes, les enfants purent jouer devant le roi George III et la reine Charlotte, ainsi que de nombreux invités de marque comme Georg Friedrich Haendel, Johann Christian Bach et Karl Friedrich Abel.

Concert pour l’anniversaire du souverain, concerts privés pour la noblesse, concerts de charité, l’été de Nannerl et Wolfgang se dessinait déjà comme une succession ininterrompue de performances quand Leopold commença à souffrir de fièvre et de maux de gorges inquiétants. Se sentant au plus mal, il écrivit même à l’un de ses amis : « Préparez votre cœur à entendre l’un des plus tristes événements. » La famille déménagea pour plusieurs semaines à la campagne. Pendant la convalescence de son père, Mozart se remémora sa rencontre quelques semaines plus tôt avec ce monsieur Bach dont les symphonies lui avaient laissé un souvenir indélébile. Il se mit en quête d’en composer une lui-même.

Puis ce fut le tour d’une sonate à quatre mains, puis d’un motet pour chœur mixte, d’une aria pour ténor et de sonates avec des parties pour flûte et violoncelle dédiées à la Reine Charlotte. Son appétit pour la composition grandissait avec la même ampleur que son catalogue d’œuvres publiées. Une fois Leopold rétabli, les enfants se produisirent encore dans plusieurs tavernes, accueillant parfois du public chez eux, à la manière d’un cirque itinérant. Mais les anglais payaient mal. L’entreprise n’était plus rentable. Il fallait partir, rejoindre le continent, retrouver Paris, rentrer à Salzbourg. Et c’est exactement ce qu’ils auraient fait si une princesse n’en avait pas décidé autrement…

ÉPISODE 4 : LE VOYAGE DE RETOUR

Les Mozart attendaient avec appréhension de reprendre le bateau pour Calais, quand ils reçurent la visite d’un émissaire envoyé par la princesse Caroline d’Orange-Nassau. Celle-ci exprimait le souhait de présenter les enfants à la cour de La Haye en tant qu’invités officiels du prince Guillaume V, son frère, le jeune Stathouder général des Provinces-Unies. Était-ce la fatigue ? Étaient-ce les conditions de voyage ? Ou tout simplement de la malchance ? Dès leur débarquement, Wolfgang se plaignit de maux de gorge. Le petit garçon souffrait d’une angine sévère. Leopold fut pris de nombreux étourdissements. Et la famille dût attendre encore un mois avant de rejoindre La Haye en passant par Lille, Gand et Anvers. Le 11 septembre, à peine arrivés, ils furent invités à se produire devant la princesse et, quelques jours plus tard, devant le prince.

Portrait de Caroline d'Orange-Nassau peint en 1754 par Pierre Frédéric de la Croix
Portrait de Caroline d'Orange-Nassau peint en 1754 par Pierre Frédéric de la Croix

Mais Wolfgang se retrouva seul pour ces deux concerts. Nannerl avait attrapé de la fièvre. Elle souffrait également de migraines, d’insomnies, de violentes douleurs la saisissait à l’abdomen et de saignements de nez. C’était la fièvre typhoïde. Son état ne cessa d’empirer pendant plusieurs semaines. Le 21 octobre, elle était alitée, amaigrie, presque sans vie. On appela un prêtre pour lui administrer les derniers sacrements. Le médecin royal fût dépêché. Heureusement, un mois plus tard, la brillante adolescente était tirée d’affaire. Mais le sort semblait s’acharner : Wolfgang tomba malade à son tour jusqu’à la mi-décembre. Après quelques concerts à Amsterdam, où l’on joua ses quatrième et cinquième symphonies, le frère et la sœur retournèrent à la cour du prince d’Orange, invités à prendre part aux célébrations publiques données en l’honneur du passage du prince à la majorité.

Ils n’atteignirent jamais l’Italie. En allant vers le sud, les enfants se produirent encore à chaque étape du voyage : Amsterdam, Utrecht, Bruxelles, Valenciennes, Paris, Lyon, Genève, Lausanne, Zurich, Munich. Le 29 novembre 1766, les Mozart étaient enfin de retour chez eux, au troisième étage de leur petite maison jaune. Le diplomate et homme de lettres bavarois Friedrich Melchior Grimm qui avait, à plusieurs reprises, eut l’occasion d’admirer ces deux enfants extraordinaires écrivit à cette époque : « Si ces enfants vivent, ils ne resteront pas à Salzbourg. Les monarques seront bientôt en litige quant à savoir qui doit les avoir. » Une prédiction au goût d’euphémisme, car si Wolfgang et Nannerl ont traversé l’Europe, leur histoire et leur musique continuent de traverser les siècles…

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