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La Monnaie / De Munt

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Cinq Minutes Avec...

Interview d'Alain Altinoglu (chef d'orchestre), sur le concert Journey to Bluebeard pour notre magazine MMM n°40.

Lors du mini-festival « Journey to Bluebeard », vous dirigerez deux concerts réunissant des oeuvres de Franz Liszt et Béla Bartók. Pourquoi ce choix ?
Ces deux programmes sont en lien avec des opéras proposés à la Monnaie en fin de saison : la musique symphonique de Bartók s’inscrit dans la lignée du Château de Barbe-Bleue, qui sera à l’affiche en juin, tandis que la musique de Liszt est liée à Lohengrin de Wagner, qui sera donné en avril et en mai. Liszt et Wagner sont très intimement liés : non seulement Wagner était l’époux de Cosima, fille de Liszt, mais ce dernier était également un ardent défenseur de l’esthétique de Wagner, et figurez-vous qu’il a même dirigé la création mondiale de Lohengrin à Weimar. Par ailleurs, il existe des liens directs entre Liszt et Bartók : tous deux sont hongrois, tous deux sont d’excellents pianistes... Et il n’aura pas échappé à notre public que j’aime organiser des mini-cycles pour lui permettre de s’immerger dans un univers particulier...

Qu’est-ce qui fait le caractère hongrois de la musique de Bartók et de Liszt ?
Je crois beaucoup à l’influence de la langue parlée sur la musique. Chez Bartók, cela apparaît très clairement dans la succession rythmique « court-long » dont la note initiale est accentuée, à l’instar de la première syllabe des mots hongrois. Ce rythme se retrouve souvent dans Le Château de Barbe-Bleue, par exemple dans le nom « Judith » dont la première syllabe est brève et accentuée. La musique de Bartók étant donc intrinsèquement liée à la langue hongroise, ce serait une erreur de la jouer comme de la musique française ou allemande. Ce lien entre la langue et l’écriture se reflète encore plus chez Bartók que chez Liszt. Celui-ci a énormément voyagé tout au long de sa vie et il se sentait chez lui partout en Europe. Il connaissait la vie musicale européenne comme personne ; son style est de ce fait devenu plus international. Néanmoins, Liszt est aussi un véritable Hongrois qui a notamment exprimé son attachement à sa terre natale dans ses rapsodies hongroises... Bartók était très fier de ses origines et il honorait tout ce qui était hongrois. Il s’est formé à l’Académie Franz Liszt et a certainement dû y étudier la musique de Liszt. Celle-ci fait sans aucun doute partie de son ADN, tout comme la langue hongroise fait partie de leur ADN à tous deux...

Et qu’en est-il sur le plan de la mélodie, de l’harmonie et de la forme ?
Les deux compositeurs se sont aventurés assez loin d’un point de vue harmonique – cela pourrait être dû à l’influence de la musique populaire hongroise. Vers la fin de sa vie, Liszt a composé des enchaînements harmoniques hallucinants. En avançant en âge, beaucoup de compositeurs se détournent des audaces harmoniques de leur jeunesse. Liszt a continué de repousser les frontières de la tonalité et d’expérimenter avec la forme. Bartók a bien sûr vécu à une autre époque, une époque à laquelle les avancées modernistes faisaient déjà partie du langage courant. Il a également connu une évolution stylistique, mais vers la fin de sa vie, alors qu’il séjournait aux États-Unis et qu’il composait des oeuvres comme le Concerto pour orchestre, il a privilégié un style plus simple et une écriture plus internationale

Les deux concerts sont conçus sur le principe introduction – concerto – « pièce de résistance »...
Chaque concert commence par un poème symphonique de Liszt, un genre dans lequel il excelle – mais ce répertoire est néanmoins trop peu joué. Ces poèmes symphoniques témoignent à quel point Liszt se sent libre dans la musique : il se dégage de tout carcan formel. Ils révèlent aussi que le compositeur est un grand improvisateur, qui peut passer d’une idée à l’autre avec un art de la transition absolument incroyable ! Ensuite, nous donnons les deux concertos pour piano de Liszt, qui font quant à eux partie du grand répertoire, à raison d’un concerto par concert. Liszt était bien sûr un des grands génies de cet instrument, et ces oeuvres mettent pleinement en lumière son talent pianistique. Pour chaque concerto, on a invité un pianiste différent : chacun d’eux possède sa manière de jouer et sa propre sonorité. Je veux ainsi montrer deux façons différentes d’interpréter ces musiques. Enfin, chaque concert se clôture par une grande oeuvre orchestrale de Bartók : la Musique pour cordes, percussions et célesta et le Concerto pour orchestre. Ce sont deux chefs-d’oeuvre extraordinaires, difficiles et exigeants pour l’orchestre, mais c’est un plaisir de les jouer – et aussi de les entendre !

Plus tard dans l’année, Bartók sera de nouveau à l’affiche, cette fois avec son Concerto pour violon...
Pour conclure la saison, j’ai voulu à nouveau mettre en valeur la musique de Bartók, mais cette fois aux côtés de celle d’un de ses compatriotes du XXe siècle : Zoltán Kodály. Ce concert permettra d’explorer une autre facette de Bartók : son écriture pour un instrument soliste. Avec les concertos pour piano de Liszt joués plus tôt dans la saison, le public aura un beau point de comparaison.

Ce répertoire exige-t-il de l’orchestre une approche différente ?
L’Orchestre de la Monnaie a un son de cordes très particulier et tout à fait reconnaissable : moins transparent que celui d’un orchestre français mais beaucoup plus transparent que celui d’un orchestre allemand. Et cela nous permet de passer avec flexibilité d’un répertoire à l’autre, ce que j’apprécie beaucoup. Je pense vraiment que c’est une question de culture, et pas tant une question d’école technique de l’instrument. Dans le passé, les grands orchestres avaient généralement un son typique... À Berlin, il y avait par exemple un « son Karajan » qui était utilisé dans toutes les pièces. Aujourd’hui, j’ai l’impression que les orchestres ont tendance à s’ajuster au répertoire en développant un son spécifique par exemple pour la musique américaine, française ou allemande. C’est une question qui taraude tous les orchestres : doit-on garder notre son ou essayer de s’adapter au répertoire avec le plus de flexibilité possible ? Bartók sonnera très différemment selon qu’il est joué à Bruxelles ou en Hongrie. L’Orchestre de la Monnaie a bien sûr une identité propre, mais je pense que sa flexibilité sera également un grand atout dans ce répertoire

Propos recueillis par Reinder Pols

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