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LA MONNAIE DE MUNT

Les mélodies de Prégardien & Fils

Jasper Croonen
Temps de lecture
7 min.

Ténors de père en fils, Christoph et Julian Prégardien inaugurent l’année musicale 2021 à la Monnaie. Ils investissent la scène du théâtre, temporairement déserte, pour proposer des lieder romantiques allemands que vous pouvez écouter gratuitement sur notre site Internet. Nous avons discuté avec Christoph Prégardien de la proximité des timbres, des spectateurs imaginaires et de la joie d’occuper la scène en famille.

Tel père...

D’après une étude sociologique, il y a 2,7 fois plus de chances que les fils exercent la profession de leur père plutôt qu’un autre emploi. Et pourtant, il est très rare de réunir deux générations de chanteurs sur scène. « Cela fait très longtemps que nous avons prévu de nous produire ensemble », nous confie Christoph Prégardien. « Nous avons donné notre premier concert en duo il y a plus de douze ans ! À l’époque déjà, il s’agissait de trouver des pièces qui nous permettraient non seulement de chanter en alternance et de dialoguer, mais surtout où nos voix sonneraient bien ensemble. Nous nous intéressons principalement au timbre de nos voix et à leur parenté. Julian a peut-être quelque chose de plus « métallique » dans la voix et, comme il n’a (volontairement) pas étudié avec moi, il accentue le chant à d’autres endroits que je le ferais. Mais nous sommes tous deux des ténors lyriques et la similitude de la couleur de nos voix est indéniable. Quand j’écoute nos enregistrements, j’ai moi-même des difficultés à déterminer qui chante quel passage. »

Se produire en famille, n’est-ce pas ramener l’art de la mélodie à sa destination première ? Faire de la musique chez soi et chanter des chansons en famille ? « C’est vrai. Dans un certain sens, nous nous basons sur cette tradition, mais ce qui est plus important encore, c’est que l’intimité de ce cercle familial apporte une empreinte plus émotionnelle à la musique. Tant pour le public que pour nous-mêmes, puisque nous nous produisons sur scène ensemble, comme père et fils. Après nos représentations, il arrive souvent que les spectateurs nous disent que ce lien familial ajoute une dimension supplémentaire à l’expérience musicale. Apparemment, ils ne ressentent pas la même émotion quand deux inconnus chantent en duo. »

La diversité du lied allemand de Mozart à Zilcher

Le mois de février est dédié à Mozart à la Monnaie, comme le montre aussi l’affiche de ce duo. Généralement, le nom de Mozart n’évoque pas immédiatement celui d’un compositeur de mélodies. Pourtant, son œuvre pour voix solo et piano constitue un élément important dans le développement du genre. « La tradition remonte au début du XVIIIe siècle. Auparavant, nous connaissions déjà les compositions de chants sacrés, pensez par exemple au Schemellis Gesangbuch de Jean-Sébastien Bach. Il faudra toutefois attendre le siècle de Mozart pour que les compositeurs commencent à s’intéresser davantage aux textes profanes et les intègrent au « métier ». Leopold Mozart a minutieusement formé son fils pour qu’il en prenne conscience, et rapidement ce dernier a signé quelques lieder. Il n’y a qu’un pas des airs de Mozart aux lieder de Beethoven, puis à ceux des compositeurs représentant l’École de Berlin où la grande tradition du lied romantique a vu le jour.

Avec son pianiste attitré Michael Gees
Avec son pianiste attitré Michael Gees © Prégardien / Gees

Nous ne rendons pas seulement hommage à Mozart. Le programme s’articule principalement autour d’œuvres écrites pour deux mêmes types de voix. Comme il y a peu de compositions originales pour ce répertoire, nous y avons ajouté des arrangements de lieder que nous apprécions tous les deux. Des remaniements existants, comme les lieder de Brahms retravaillés par Hermann Zilcher, mais aussi des arrangements que nous avons réalisés nous-mêmes. Pour la composition, je suis moi-même complètement inutile (il rit), mais notre pianiste, Michael Gees, a acquis une grande expérience dans l’écriture pour voix. Julian sait aussi intuitivement comment ajouter une deuxième voix à une première voix existante, voire même improviser sur place ! Nous avons appliqué ce principe à toute une série de lieder qui nous tiennent à cœur. Julian et moi-même avons tous deux été choristes et avons donc rapidement pensé à Friedrich Silcher. Schubert était bien sûr aussi incontournable. Nous avons ainsi peu à peu composé le programme et avons exclusivement sélectionné des œuvres à deux voix. Cela nous arrangeait d’ailleurs de devoir raccourcir le récital en raison du contexte actuel : nous avons ainsi écarté les quelques solos que nous avions prévu d’interpréter. Nous chanterons donc en chœur pendant une heure à Bruxelles ! »

Der ferne Klang

Et là est presque prononcé le mot tabou : la pandémie, qui muselle le secteur culturel depuis près d’un an ! Ce récital sera donc donné sans public, puis mis gratuitement en streaming sur notre site Internet. N’est-ce pas étrange pour un chanteur ? « C’est exceptionnel, c’est sûr ! Le récital est LE genre qui se nourrit d’une certaine intimité. Mais même dans un contexte normal, ce n’est pas toujours le cas. J’ai déjà chanté Winterreise devant 2 500 personnes à Tokyo. On peut difficilement parler de concert intime. Également lorsque nous enregistrons un CD : nous chantons devant un micro et devons imaginer un public. Ce dernier reste essentiel ! Chanter pour toucher quelqu’un ou transmettre quelque chose est fondamentalement différent de chanter seul dans la cuisine ou sous la douche. Mais que le public soit physiquement présent devant moi ou qu’il m’écoute en streaming depuis la Nouvelle-Zélande ou l’Afrique du Sud, cela ne fait guère de différence : je chante pour lui ! »

Enfin, nous nous demandions si nous pouvons espérer prochainement une troisième génération de Prégardien sur scène. « J’en parlais justement récemment avec Julian », répond-il en riant. « Dès son plus jeune âge, il était clair qu’il serait chanteur. Son fils aîné vient d’avoir dix ans et chante aussi très bien, mais il est encore beaucoup trop tôt pour savoir s’il suivra nos traces. Nous avons d’ailleurs assez de talents pour les soirées musicales en famille, avec ma nièce, la soprano Julia Kleiter, et son mari, le ténor Eric Cutler (qui a récemment incarné le rôle-titre dans Lohengrin et dans Les Contes d’Hoffmann zong, n.v.d.r.), à la Monnaie, N.D.L.R.). Il nous manque peut-être encore quelques voix graves. Nous encouragerons la jeune génération à ne ramener à la maison que des basses ou des altos. » (rires)

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